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Chronique/actualité, Réjean Ducharme

Réjean Ducharme, Un monde au pied de la lettre (édito)

« Réjean Ducharme : un monde au pied de la lettre »

par Célia Sadai


Un livre est un monde, un monde fait, un monde avec un commencement et une fin.
(
L’avalée des avalés
[1])

Cette quinzaine, l’équipe de La Plume Francophone a choisi de mettre en lumière la francophonie des Amériques, et s’intéresse au romancier, dramaturge et scénariste Réjean Ducharme (1941 –   ). Depuis ses premières publications, Réjean Ducharme reste secret sur les indices de sa biographie. Il n’accorde aucun entretien, et seulement deux photographies de lui circulent dans le milieu éditorial. Dès lors, il semble pertinent d’interroger la posture de Réjean Ducharme d’après sa méfiance envers l’image représentante – vecteur de lecture possible pour pénétrer dans l’œuvre ducharmienne.

 
De l’auctoricide à la rhétorique du mythe

En Janvier 2005, lors du colloque « L’écrivain masqué » tenu en Sorbonne, la québéciste Juline Hombourger  décrivait les masques de Réjean Ducharme comme la destruction d’un code de lecture : la signature auctoriale. Refusant de constituer l’auteur comme une figure fantasmatique ou saisissable, Réjean Ducharme anéantit la légitimité de la figure auctoriale et fait obstacle à toute approche critique qui détermine le texte par l’intention d’auteur… ou a contrario, pour citer Ch. Mauron, par ses « métaphores obsédantes »[2].

Tout se passe comme si Ducharme rejetait toute représentation de l’auteur pour, de facto, agir sur les modalités de lecture : l’auteur ne doit pas être saisi comme un signe, noyau primordial d’un système d’interprétation. Dans cette hypothèse, on lit en filigrane la proposition barthésienne sur « la mort de l’auteur »[3] ; pourtant peut-on réellement parler d’un auctoricide, pour le primat du Texte ?

Réjean Ducharme voile son identité d’auteur pour des raisons plus symboliques que formelles. Rejetant toute représentation, il brise le pacte de lecture en annulant les principes d’identification, de propriété et de sincérité. Le créateur n’est plus celui qui engendre sa créature : l’œuvre littéraire a une existence autonome et ne saurait se fixer dans les catégories de l’histoire littéraire, ou d’une « grammaire critique ».
 La question latente de la posture ducharmienne interroge en fait la relation de l’auteur et de l’œuvre littéraire avec le monde. Désormais isolée du milieu, la diégèse interdit toute interprétation historique immédiate du texte : la question est d’autant cruciale que les premières publications de Ducharme datent de 1966, en pleine Révolution tranquille[4]. Le Québec indépendantiste s’aligne alors au mouvement global des indépendances (on parle ici des indépendances africaines dans les années 1960) et s’engage dans une lutte contre les peuples dominants. Au même moment, Réjean Ducharme rédige L’avalée des avalés dans un français standard et non en Joual, et choisit de le publier dans une maison d’édition parisienne. Ainsi, la question de l’auctorialité engendre la question, primordiale dans l’écriture québécoise, de l’engagement et de la persistance des traumas d’un peuple « mineur ».

Un monde au pied de la lettre

Si l’auctoricide barthésien annonce la libération du Texte, néologismes et jeux verbaux saturent les textes et ont valu à Ducharme d’être qualifié par la critique comme le « Raymond Queneau québécois ». On ne saurait pourtant réduire l’esthétique verbale ducharmienne au projet expérimental de l’O.U.L.I.P.O.

La portée métaverbale de la langue poétique ducharmienne s’inscrit dans la même stratégie de masquage décrite supra. Comme Ducharme le regrette dans Le Nez qui voque : « On ne peut rien contre un mot ; c’est une mouche qu’on peut chasser, qui peut partir, mais qui revient toujours, ne meurt jamais. ». De même qu’il refuse de fixer l’image de l’auteur dans toute prédétermination, Ducharme cède à la ré-invention sémantique, et propose un monde décrit dans des tournures décalées… Le Nez qui voque, Les enfantômes, Dévadé ou L’avalée des avalés sont autant de titres mots-valises qui fournissent un riche réseau symbolique. L’usage du mot-valise comme figure majeure des seuils du livre agit comme la projection métaphorique de l’avalement : chez Ducharme, une réalité en avale une autre.  Ainsi, le monde est restitué sous une perception confuse, regard biaisé qui joue sur les représentations du monde romanesque, et travaille l’imaginaire au pied de la lettre.

Une question persiste pourtant : y a-t-il un phénomène de digestion après l’avalement des représentations ? Dans son article (infra), Sandrine Meslet s’intéresse au narrateur ducharmien et aux procédés d’intrusion dans son texte. La question narratoriale  fournit alors les prémisses d’une réponse. La survivance des maximes ducharmiennes, et le style aphoristique de ses romans situent Réjean Ducharme, à tout prendre, du côté d’un cynisme sage, tenté par le gai savoir nietzschéen. La négation du monde comme méthode d’être au monde part d’une nécessité d’auteur et survit comme rempart du lecteur : « Les hérésies sont une forme vivante de religion »… vu dans Les Enfantômes.  


 
« Tout ce qui isole délivre » (L’avalée des avalés)


R
éjean Ducharme s’inscrit en porte-à-faux avec une image de l’auteur que les événements de sa biographie contextualisent dans un cadre historique. Pourtant, cette posture hors du champ textuel n’est pas l’unique stratégie de l’auteur pour poser un voile sur son écriture. Tout se passe en effet comme si l’impropriété et le refus d’appartenance au monde hors-livre contaminaient le monde du livre.

Les romans de Ducharme campent un univers où les personnages s’exilent en marge du monde. La clôture spatiale est doublée d’une temporalité transitoire : la plupart des romans du québécois convoquent le monde de l’enfant ou de l’adolescence. Ce qui intéresse l’auteur ; c’est de montrer l’épreuve de l’entrée au monde – au monde social il faut entendre – ou l’engendrement d’un autre soi dans les douleurs de l’enfantement.
Ainsi, le mouvement oscille entre l’accès au corps social, et le repli vers un monde familier décrit comme un corps homogène, où l’indistinction des rôles pousse à une familiarité incestueuse. Dans son article infra, Victoria Famin s’est intéressée à la détresse du personnage ducharmien. Elle qualifie le grand corps incestueux de « corps asservi », un corps prisonnier en somme, tendu entre deux pôles de négativité, entre résistance et quête, comme elle le décrit quand elle s’attache à la parole de Bottom, figure centrale de Dévadé. Elle désigne d’ailleurs Bottom comme l’« allégorie de la position de Réjean Ducharme, créateur de son identité mythique » et pointe là un argument crucial pour une réflexion sur l’écriture ducharmienne.

En effet, la stratégie ducharmienne de masquage, alors même qu’elle déconstruit l’image mythique de l’auteur-propriétaire de son œuvre, s’inscrit dans une rhétorique du mythe. Rappelons les fondements de la structure mythique, selon Mircea Eliade[5] : le mythe prend corps quand il y a une absence d’explication. En quelque sorte, le mythe est un rempart à l’incertitude. Réjean Ducharme, en refusant d’inscrire son œuvre dans une familiarité identifiable, l’ancre a contrario donne une incertitude qui va féconder, en retour, le mythe « Réjean Ducharme ». Le point d’orgue de cette rhétorique marronne, réside dans l’aspect à la fois ludique et existentiel du doute. Ducharme a brisé le pacte auctorial ; il nous autorise dès lors à questionner sa sincérité. Provocation ou crise existentielle ? L’article de Victoria Famin désigne cette contre-mythologie comme une allégorie. On pense alors au portugais Fernando Pessoa, celui qui a endossé le nom de « personne » (NdA. pessoa en portugais), choisissant le jeu des personnages hétéronymes pour masquer son « intranquillité ».

« Tout ce qui isole délivre » nous dit Réjean Ducharme. C’est là qu’il faut situer son œuvre, dans une marge affranchie, à mi-chemin entre le mythe et l’allégorie.


[1] Rejean DUCHARME, L’avalée des avalés, Paris, Gallimard, coll. « Folio », 1982.

[2]Voir Charles MAURON, Des métaphores obsédantes au mythe personnel : introduction a la psychocritique, Paris, éd. José Corti, 1963. Ch. Mauron fonde ici l’approche « psychocritique » qui, d’après la théorie freudienne de l’inconscient, tente d’évaluer dans les textes les métaphores obsédantes qui habitent l’auteur. Il s’agit de décrire l’écriture non comme un acte intentionnel, mais comme un geste inconscient qui échappe au créateur.

[3] Roland BARTHES, «La mort de l’Auteur », in Le bruissement de la langue, Paris, éd. du Seuil, 1984, pp.61-67.

[4] De 1960 à 1980, la « Révolution tranquille » est une période où se modifient les structures sociétales et institutionnelles du Canada français, dont les habitants sont agites par une conscience nationale québécoise croissante.

[5] Mircea ELIADE, Aspects du mythe, Paris, Gallimard, coll. « Idées », 1963.

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