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Chronique/actualité, La sexualité en temps de guerre

Edito, Le charnier et le lit

Sexualité en temps de guerre : le charnier et le lit

par Célia Sadai

Cette quinzaine, l’équipe de la Plume francophone s’intéresse aux textes francophones qui racontent la sexualité en temps de guerre. Ces textes, sur lesquels se sont penchés Lama Serhan et Ali Chibani, mettent le lecteur à l’épreuve en convoquant le couple-limite d’Eros et de Thanatos. Ainsi, nous allons voir que dans le champ littéraire, sexualité et guerre agissent comme deux images productives, dont la charge symbolique questionne – et c’est la notre intérêt – la diversité des situations d’écriture francophone ; des espaces « nationaux » aux  pratiques culturelles. C’est en cela que le doublet thématique sexualité/guerre, prend sens et renouvelle nos prémisses analytiques : doit-on décrire les lettres francophones comme une situation ?

Jalons pour une analyse

Dans son acception globale, la « guerre » définit tout conflit avec le « prince étranger ». Elle s’inscrit donc dans la dialectique millénaire de l’hospes et de l’hostis, du compatriote et de l’ennemi. Dès lors, la « guerre » implique pour postulats de départ les notions d’altérité, mais aussi de défense/construction d’un espace national. Dans les lettres francophones tout semble s’inscrire a contrario de ces deux postulats. Prenons à titre d’exemple l’épisode historique du génocide rwandais (1994). Le conflit qui a opposé Hutus et Tutsis (voir l’article d’Ali Chibani, infra) n’a pas eu pour enjeu la défense, mais la destruction d’un ersatz d’Etat-Nation. Dans les nations de l’espace francophone, pour la plupart anciennement assujetties à l’Empire français, la guerre est nécessairement transhistorique et transnationale et s’inscrit dans un système dont les structures idéologiques persistent dans la période postcoloniale.

Ainsi, des campagnes napoléoniennes aux guerres indépendantistes africaines, le paradigme de la guerre se décline ad infine dans les Lettres francophones. Notre dossier révèle donc un discours global et latent sur l’Histoire des opprimés. Des lors, la sexualité apparaît comme l’événement particulier d’une situation conflictuelle existentielle. Dire la guerre c’est dire l’Histoire, et dire la sexualité en temps de guerre, c’est annuler les hiérarchies de la mémoire et d’un discours séculaire : c’est intégrer les résidus de l’Histoire a une vision globalisante de l’Histoire des hommes. C’est donc signaler l’intrusion des « opprimés », « mineurs » et autres « ex-colonisés » dans la marche historique des hommes « libres ».

Et le sexe dans tout ca?

Convoquer guerre et sexualité dans les lettres, c’est d’abord offrir à l’écriture une matière romanesque productive ; du récit de guerre épico-historique a l’histoire d’amour sentimentale. Au creux d’une dialectique du global et du dérisoire, la petite histoire intime fait intrusion dans le temps de la guerre, en quête d’un supplément de vie. La guerre, comme temps transitoire entre chaos et coupure, confère au monde l’ordre binaire d’un champ de bataille. Pour les hommes, c’est une configuration qui favorise la naissance du sentiment amoureux – lequel réintroduit la forme primordiale et arbitraire du désir.

On peut retenir de l’article de Lama Serhan (V. supra) les notions de « passion, de folie, de fuite et de transgression ». L’acte comme le sentiment amoureux, en situation de guerre, portent en eux un épique qui abreuve l’inspiration littéraire, et poussent les corps dans une « démesure » sensuelle qui les détruit, Eros en proie a Thanatos. Quand la guerre empêche le sentiment, l’acte sexuel résiste, et désunit les hommes dans une union immédiate et vaine.

En temps de guerre, la femme n’est donc pas toujours l’objet d’une élévation sublime toute aragonienne – la maison close ou la pin-up glamour sont les indices d’une féminité exploitée par une iconographie coquine, marchande de désirs. Saisir la guerre comme un moment-limite rappelle l’enclos spatio-temporel du champ de bataille. C’est de la que naissent ses nécessités et ses contradictions : corps jouissant et corps mort… le charnier et le lit.

Le charnier et le lit

Quand le récit littéraire raconte le charnier et le lit, il entache la gloire de l’Histoire monumentale. Par analvanogie, il met aussi en scène le couple antérieur a tout système de guerre : celui du maître et du dominé. C’est ce que raconte l’ivoirien Koffi Kwahulé dans la parabole théâtrale Jaz (1998). Jaz, c’est le corps féminin humilie – violée dans une sanisette par l’Inquisiteur. Jaz est aussi une métaphore continentale qui rappelle l’intrusion  coloniale en Afrique, sous l’image de la pénétration par le viol. La femme comme l’étranger sont perçus comme des espaces à conquérir et à dominer. Dans l’économie du regard du héros-soldat, le viol de la femme est l’achèvement d’une régression bestiale et pulsionnelle, nécessaire pour conjurer ses peurs et ses doutes. Le corps violé et humilié est des lors un trophée de guerre.

Métaphorique ou incarnée,  la femme alimente le mythe du guerrier, et sa présence est nécessaire à l’édification d’une logique alternative propre à l’état de guerre. C’est ce qu’expose très justement Ali Chibani dans son article (supra) : « [La violence sexuelle] vise moins la satisfaction d’une pulsion par tous les moyens, même les plus criminels, que la destruction de la (future) femme comme lieu de vie et élément essentiel de la cohésion sociale. ».

Le pouvoir de donner la mort y est analogique au pouvoir sexuel et confère au monde un ordre phallique et patriarcal – détruisant la présence castratrice de la femme. La sexualité est donc partie prenante d’une logique de guerre dont la condition est la programmation de l’homme par une régression à ses instincts primaires. C’est aussi la que gît le « tragique de guerre », ou la question du choix, du geste d’agir, posée par Malraux dans La condition humaine.

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