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Charles Ferdinand Ramuz, Dossiers auteurs, La Nuit

Ch.-F. Ramuz, La grande peur dans la montagne

Les réprouvés de la montagne

par Ali Chibani

 La Grande Peur dans la montagne[1] est sans doute le roman le plus obscur de l’écrivain Suisse romand Charles-Ferdinand Ramuz. Il est difficile de prétendre saisir toute la portée de sa signification. Tout reste dans l’hypothèse, donc.
Ce roman rapporte l’histoire d’un village de Suisse où le Président vient de décider le réinvestissement du pâturage délaissé de Sasseneire en haute-montagne. Celle-ci est frappée du sceau de l’interdit après un événement, considéré comme une malédiction, qui n’est jamais explicité par l’auteur. On sait seulement que des bergers y ont perdu la vie successivement, il y a vingt ans. A cette décision, s’opposent tous les vieillards du village. Mais le Président et ses compagnons, après moult manipulations et pressions, organisent un vote où le « Oui » l’emporte car le Clan des jeunes ne croie pas à la force de la montagne, à tel point que l’amodiateur Pierre Crittin crie au Président : « Moi, cette montagne, je la prends quand tu voudras. » (p. 8). Le Maître-fromager, son neveu, quatre autres hommes et le boûbe y vont. Ce dernier, un enfant qui accomplit les menues corvées du village, est le premier à s’affoler. Le vieux Barthélemy, lui, ne peut s’interdire d’évoquer les morts mystérieuses de ses compagnons d’il y a vingt ans. Car lui était du groupe. Les bergers et leurs bêtes, qui viennent d’attraper une étrange maladie mortelle, finissent par être isolés du village. Mais rien n’empêche « le malheur » de se déplacer.
            Le viol de l’espace interdit, où la trace de l’homme a été définitivement effacée, a donc eu lieu. Et la montagne – l’insoumise – ne se laisse pas faire. Elle jette un voile entre elle et les hommes et les condamne à voir l’invisible, à savoir l’insu d’eux-mêmes à leur insu, puis à mourir.
Sentir le monde
La montagne tient à se démarquer de l’homme en l’impressionnant et en l’aveuglant, deux attitudes manifestement opposées, puisque la première l’oblige à se montrer et la seconde à se cacher. Tout est massif dans cette montagne : ses rochers, ses glaciers, ses parois… Mais surtout la montagne est une et indivisible contrairement à l’homme divisé : il est ce qu’il est et ce qu’il croit être – division dont il ne s’aperçoit qu’une fois face à la force de la nature ou que celle-ci se dérobe à ses yeux. Ainsi, la montagne établit un voile entre elle et les bergers qui la pénètrent. La fumée ou la brume, la neige ou la pluie noire sont autant de voiles portés par la montagne pour se couper des bergers. Mais le voile le plus épais reste la nuit : « Il faut se représenter que la nuit, dans ces fonds, on ne voit même plus ses mains, ni ses pieds et on doit se creuser son chemin avec le bout des doigts, comme les aveugles. » (p. 111). Celle-ci, non seulement sépare l’homme de la nature et par-là de Dieu[2], mais aussi de lui-même, ou du moins de l’image qu’il se fait de lui-même. L’homme est face à sa vérité qu’il tente par tous les moyens d’éviter.
Pour s’éviter dans leur solitude, les bergers développent leurs sens tactiles et cherchent à se relier au monde. Il s’agit dès lors de se reconnaître parmi les autres dans le monde : « … ils n’ont reconnu que c’était Barthélemy qu’à sa voix… » (p. 42) ou encore : « … parce que peut-être ces oreilles-là sont plus sensibles et plus fines et que la chair nous tient liés les uns aux autres étroitement… » (p. 146). C’est que l’arrivée de la nuit fait peur, non seulement aux bêtes, mais également aux hommes. Barthélemy se souvient, qu’il y a vingt ans, la malédiction frappait la nuit et on mourait d’un rien car l’homme n’est rien. Le premier à avoir été victime de cette malédiction était mort d’une « écharde qu’il s’était planté dans le pouce… » (p. 48). C’est d’ailleurs pour cela que Barthélemy s’est armé d’un talisman. Il compte arrêter le « Grand Malin » avec les quelques lignes qu’il suspend à son cou. Cependant, la nuit terrifiante au début devient réconfortante, ayant accompli son œuvre diabolique. Chacun des bergers, conscient de sa petitesse, de sa faiblesse face à la force de la montagne, est heureux de n’être vu de personne grâce à la nuit qui cache la honte de l’homme : « Mais, patiemment, il attendait, il regardait, il écoutait, laissant la nuit venir qui heureusement vous dérobe aux yeux en vous rendant semblable à elle… » (p. 140).
            Le passage d’une perception de la nuit à une autrese justifie par la fonction dia-bolique. Cette montagne, qui a recouvert sa virginité avec le temps pour se transformer en véritable éden, finit par être la scène infernale où l’homme se dévoile à lui-même : « … alors, on a pu connaître l’étendue de notre malheur, le terrain s’étant trouvé dégagé [des bêtes] ; on a commencé à connaître notre malheur, ici aussi, et notre honte…. » (p. 131). L’homme est ainsi coupé de lui-même et de la nature – de Dieu – comme l’indique la parabole du lait tiré à perte s’étalant sur le sol. La Vérité amène la nuit dans l’homme. Le Mal n’est plus extérieur mais intérieur[3].
La nuit en soi
 
La nuit finit par contaminer l’homme et par exercer son pouvoir en lui : « Le maître l’a regardé avec un regard pas habité, un regard gris, un regard plein de brume ; il fait signe qu’il ne sait plus. » (p. 125-126). L’homme devient finalement l’incarnation de la limite présentée comme zone du tout-vivant où, pourtant, la vie est interdite. L’être est élevé contre lui-même. C’est le cas avec le personnage de Joseph qui ne peut se fier à ses sens : « Joseph se passe la main sur les trous des yeux qui servent à voir et à connaître, mais peuvent mentir ou se tromper… » (p. 144). Comment exister alors ? Il semble que tout soit fade pour les protagonistes de ce roman : le monde et ce qu’il leur en arrive. C’est ce qui ressort de ce passage : « … mais quand on ne peut pas les voir, les mots, c’est comme la pipe, les mots eux non plus n’ont point de goût. Les hommes ont fini par ne plus rien dire du tout ; c’est ainsi qu’on a mieux entendu le torrent quand il est revenu avec son bruit… » (p. 14). Ce passage est particulièrement représentatif de la teneur du récit.
L’obscurité qui prévaut sur le sens du roman finit, d’après l’auteur qui occupe ainsi la place du lecteur, par détacher ce dernier de l’objet de sa lecture. La difficulté réside en effet dans l’expérience d’une lecture sans avancée. La Grande peur dans la montagne pose ainsi la question d’une méthode de lecture d’une œuvre sans aboutissement et sans objectif, dont l’élément fondateur est : « Etre pour être ». L’auteur se pose également la question de la méthode d’une écriture sans destination autre que sa pure existence. Il établit donc des points d’accroche qui, bien qu’ils ne nous permettent pas de nous installer définitivement dans la lecture car non-orientés, ils nous aident à nous suspendre au livre jusqu’au bout. C’est ce qui justifie la présence de l’itération qui insiste, dans ce monde insu, sur le « su » et nous inspire confiance pour la suite du parcours de lecture : « Ses yeux étaient blancs, c’est-à-dire qu’on n’en voyait plus que le blanc. » (p. 86).Ses itérations percent dans la nuit et élargissent les passages dans le mystère du récit : « … c’est bien comme ça que ça va toujours, parce qu’il y a des ruelles plus étroites et moins claires que d’autres. » (p. 140).
C’est en allant et revenant que l’exploration de l’auteur et du lecteur peut ouvrir une voie vers la signification : « On voyait qu’il faisait le cercle, et de plus en plus il fermait ce cercle comme s’il cherchait à en faire se rejoindre les deux bouts ; ayant été amené pour finir à un col au-dessous duquel était le village. » et de conclure : « Alors, on a compris où il allait. » (p. 138-139). Bien que rien ne soit définitivement acquis.

[1] Paris, Bernard Grasset, 1925, p. 185.
[2] « … c’était la paroi même de la montagne, c’est-à-dire un ouvrage de la nature, et non de l’homme, mais de Dieu. » (p. 46)
[3] C’est peut-être pour cela que La Grande peur dans la montagne évoque une longue parabole biblique. Il y a quelque chose de contre-religieux en elle puisque, contrairement à ce qui se pratique dans les religions, les bergers – portant des noms évocateurs à cet effet –, isolés du monde pour que la malédiction ne s’étende pas, finissent par s’imposer une conduite rituelle qui les amène à ré-intérioriser le Mal et non à l’extérioriser.
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  1. Pingback: Beïda Chikhi (dir.), Figures tutélaires, textes fondateurs | La Plume Francophone - 6 janvier 2014

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