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Albert Cohen

Albert Cohen, Belle du Seigneur

Les caractères d’Albert Cohen dans Belle du Seigneur

par Sandrine Meslet

Le roman Belle du Seigneur paraît en 1968 aux éditions Gallimard et obtient le Grand Prix de L’Académie Française. Face à ce « roman-somme », dont la durée de rédaction s’étend sur près de trente ans et qui a été rédigé en pas moins de quatre manuscrits, les caractères jouent un rôle déterminant dans la cohésion et la progression du roman. Leur évolution, mais aussi leur régression, laisse apparaître une humanité carnavalesque, dénuée de naturel, entièrement tournée vers le grotesque et la parodie. Mais la médiocrité peinte par Cohen est dangereuse, menaçante, et n’a rien de véritablement comique. Le roman retrace l’amour fou de Solal et d’Ariane, femme mariée, qui s’avère trop éloigné des conventions amoureuses admises par la société bourgeoise genevoise. Le personnage de Solal apparaît comme intransigeant, idéaliste à l’extrême, voulant convaincre Ariane de la possibilité d’un amour immaculé. Ariane, elle, paraît entièrement, et peut-être dangereusement, dévouée à son amant, et cherche par tous les moyens à lui plaire en adhérant à ce pacte amoureux.

Le roman repose ainsi sur une double interrogation : cet amour est-il possible ou bien n’est-il pas lui-même la réalisation d’un nouveau leurre ? Le couple adultérin tente d’échapper aux regards désapprobateurs mais ne réussit qu’à s’enfermer dans un amour carcéral où la moindre once de naturel est traquée et où la violence se substitue peu à peu à l’idéalisme.

Paraître : de la saga des Deume à la parodie d’une société

A travers la description de la famille Deume, dont Ariane fait partie depuis son mariage avec Adrien Deume, Cohen se permet une incursion dans la tradition portraitiste des moralistes du XVIIe. La description des petits travers de ces personnages arrivistes, nouveaux riches, est un prétexte à la caricature que déploie, non sans délectation, l’auteur. Adrien Deume, fonctionnaire « planqué », rêve d’un destin qui dépasse ses capacités : « sa pipe sur la table lui offrit une compensation de virilité. ». L’accessoire se présente comme un objet de compensation pour un homme frustré par sa propre médiocrité, la pipe est à ce titre évocatrice à bien des égards. Adrien Deume passe ses journées à s’interroger sur les stratégies qui lui permettront d’acquérir un poste plus élevé, et ceci sans jamais réussir à se concentrer sur son travail. Tout ce qui l’entoure doit rappeler aux autres sa position dans le monde, ce besoin de reconnaissance est poussé jusqu’à l’absurde puisque son enorgueillissement le conduit à la bêtise :

Sa femme, nom d’un chien, lui pouvant la toucher autant qu’il voulait. Coin, coin, coin, nasilla-t-il de bonheur, tout en pinçant ses narines entre le pouce et l’index. Bonne idée cette photo ça faisait haut fonctionnaire.

Adrien Deume est un être immature, habité par l’ambition, cherchant au long du roman à se construire une légitimité qu’il n’acquière jamais : « Il arpenta avec violence le salon, les mains au gilet, enthousiaste, habité par un dieu, le caviar ».

Le portrait de la mère adoptive d’Adrien, Madame Deume, est dressé dans un premier temps grâce à la description de sa chambre. Le décor de mauvais goût de la chambre renvoie à sa locataire et surtout au milieu dont elle est issue. Le parler qu’elle emploie vient également renforcer la précarité de son nouveau statut : « Bref elle se sentait ce soir du même miyeu. » et même ses attitudes semblent vouloir calquer, bien maladroitement, les codes d’une société encore inconnue, elle se donne ainsi  « l’air douloureux de la distinction ».

Ce tableau caricatural des nouveaux riches n’est pas sans rappeler les descriptions ironiques de Proust dans La Recherche, cependant les Deumes sont belle et bien à l’image de la société dans laquelle ils évoluent. Le portrait de Madame Ventradour ainsi que celui de la communauté diplomatique élève sur un piédestal les faux semblants et explique en parti le jeu auquel se prête la famille d’Adrien. Madame Ventradour, amie et confidente de Madame Deume, se révèle dans un rôle digne d’une héroïne des Précieuses ridicules de Molière :

Oh, je me sens mal, pardon, mes sels anglais s’il vous plaît, mes sels dans mon réticule, sur le guéridon du vestibule, pardon, un petit flacon, pardon, sur le guéridon, petit flacon, pardon, guéridon, flacon.

Quant à la communauté diplomatique, elle est tournée en dérision à travers la description d’une réception au cours de laquelle les fonctionnaires sont décrits comme de jeunes débutantes lors de leur premier bal :

Sir John devisait maintenant avec Benedetti et le tenait familièrement par le bras. Cet attouchement du grand homme remplissait le subordonné d’une reconnaissance éperdue. Comme Adrien Deume, quelques semaines auparavant, il allait, vierge bouleversée, au bras du supérieur adoré, troublé par tant de bonté et de simplicité, fier et pudique, sanctifié par le bras magistral, levant parfois ses yeux vers le chef, des yeux religieux. Car sous son amour intéressé pour le grand patron, il y avait un autre amour, un amour horrible, un amour vrai et désintéressé, l’abject amour de la puissance, l’adoration femelle de la force, une vénération animale.

L’admiration première laisse place à l’épanouissement d’une fleur du mal caractérisée par l’amour de soi et c’est à cette nouvelle puissance qu’aspirent les fonctionnaires subalternes.

Aucune des médiocrités qui composent ce tableau de l’humanité ne semble échapper à Cohen, tout concourre à célébrer la grandeur, mais aussi la bassesse, de l’homme pris dans l’engrenage du monde et de ses conventions. Mais à ce paraître social se préfigure un comportement tout aussi destructeur qui va conduire le couple de Solal et d’Ariane à la mort. A défaut de paraître, le couple s’enferme dans l’artifice en refusant un laisser-aller naturel et nécessaire à toute relation saine. Le piège de l’idéalisme se referme sur les deux amants devenus caricatures d’eux-mêmes.

Etre par artifice ou le suicide de l’amour

 

Le personnage de Solal n’est pas de son temps, il rêve d’un amour pur au-delà des contingences du réel ; il porte alors sur cette humanité de pacotille un regard méprisant, déçu : « Toujours la même stratégie et les mêmes misérables causes, la viande et le social. ». L’incipit du roman le représente entrant à la dérobée chez Ariane tel un voleur venant violer son intimité amorçant ainsi la caricature du romanesque. En voulant échapper aux stratégies amoureuses, Solal en produit de nouvelles mais à aucun moment il n’en déconstruit véritablement le schéma. Il semble fasciné par sa propre audace et par les moyens extravagants qu’il met en place. La figure de Don Juan, mentionnée explicitement lors du dîner entre Solal et Adrien Deume, apparaît un modèle pour Solal, dans sa volonté d’échapper à l’autorité établie par les hommes. Il n’y a en fait pas de place pour le juif dans ce monde à la dérive aux portes de la Shoah, ni pour le véritable amour. Solal est un personnage solaire (sol en espagnol signifie soleil) qui doit exister aux yeux du monde, or le confinement auquel se plie le couple va à l’encontre de cette aspiration première. Les apparences finissent par tromper le couple qui se retrouve pris à son propre piège :

Pauvres amants condamnés aux comédies de noblesse, leur pitoyable besoin d’être distingués. Il secoua la tête pour chasser le démon. Assez, ne me tourmente pas, ne me l’abîme pas, laisse-moi mon amour, laisse-moi l’aimer purement, laisse-moi être heureux.

 En voulant à tout prix échapper aux stratégies de l’amour, Solal convainc Ariane de ne jamais céder à la facilité, leur amour ne se compose alors que d’efforts et de devoirs qui abolissent le naturel en construisant un dangereux artefact amoureux. La vie quotidienne cannoise est assurée par un curieux cérémonial qui laisse largement apparaître un ridicule dont les personnages ne sont pas dupes. Elément artificiel par excellence, le jeu auquel se prêtent les deux amants, rend pathétique leur noble, mais désespérée, tentative :

Chérie, jusqu’à ma mort, je la jouerai avec toi cette farce de notre amour, notre pauvre amour dans la solitude, amour mangé des mites, jusqu’à la fin de mes jours, et jamais tu ne sauras la vérité, je te le promets.

Solal sait que le temps ne joue pas en leur faveur, son discours est aussi celui de l’urgence : « Donc, vite ses lèvres, diront tes yeux, et toute la toucher, et sur elle t’étendre et la connaître, et en elle vivre et merveilleusement mourir, et sur ses lèvres en même temps mourir. » Le regret ressasse la nostalgie des premiers pas : « Elle est cuite et tu peux la manger à la sauce tristesse », le désenchantement de Solal causé par la perte irrémédiable de la saveur des premières fois tourne à la violence et au harcèlement. La jalousie devient un moyen de rallumer la flamme dans les yeux d’Ariane, cruel remède à l’ennui et à la solitude qui s’installe. Le roman s’achève sur un double suicide, véritable acte de foi amoureux, et contre-pied à celui avorté d’Adrien Deume au moment du départ de sa femme, avec la certitude de n’avoir pas pu agir autrement : « […] hélas ils ne voient pas ne verront pas ma vérité et je reste seul et transis avec ma vérité royale hélas toute vérité solitaire […] ».

A défaut de haïr l’extérieur, Solal en vient à haïr ce qu’ils sont devenus et cet amour sclérosé, sans avenir, ne peut connaître d’autre remède que celui de la mort, seule éternité sur laquelle le temps n’a plus aucun effet. L’interjection « Hosanna » vient clore le destin littéraire d’un amour voué à l’échec, entamé sous l’égide de la tradition courtoise et achevé dans une pathétique et grossière farce où les personnages s’oublient dans l’excès de narcotiques. Hymne à l’amour et à sa déchéance, le roman traverse l’imaginaire amoureux collectif pour n’en retenir que la force désuète et le talent parodique.


p.58

p.258

p.126

p.180

p.183

p.272

p.241

p.307

p.369

p.715

p.335

p.336

p.777

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