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Albert Cohen

Albert Cohen, Ô vous, frères humains

                                    Poésie pour un kippour

                                                          par Lama Serhan

o-vous-freres-humainsComme le soulignent les études des ateliers Albert Cohen (Cahier n°15) il faut s’arrêter un moment à la genèse de cette œuvre avant de s’y engouffrer pour ne pas la plonger dans une analyse caricaturale. Tout d’abord c’est en 1905 que se déroule l’événement fondateur de l’écriture. Le petit Albert a 10 ans. Il subit alors sa première insulte antisémite. Un camelot qu’il admirait dans son aisance orale l’harangue dans la foule :

« Tu es un youpin, hein ? (…) je vois ça à ta gueule, tu manges pas du cochon, hein ? Vu que les cochons ne se mangent pas entre eux, tu es avare, hein ? Je vois ça à ta gueule, tu bouffes des louis d’or, hein ? Tu aimes mieux ça que les bonbons, hein ? Tu es encore un Français à la manque, hein ? Je vois ça à ta gueule, tu es un sale juif, hein ? Un sale juif, hein ? Ton père est de la finance internationale, hein ? Tu viens manger le pain des français, hein ? Messieurs dames, je vous présente un copain à Dreyfus, un petit youtre pur sang, garanti de la catégorie des sécateurs (…). »[1]

 Cela se produit donc dans une France plongée dans l’affaire Dreyfus. Observation non négligeable. L’image du juif est celle du traître à l’état, de l’espion… Et l’invective lancée est emplie de tous les clichés possibles.

           Puis ce n’est que quarante ans plus tard, en 1945, que Cohen décide de narrer l’événement dans un texte « Jour de dix ans ». Celui-ci connaîtra deux versions parues, pour la première, dans La France Libre, destiné à un public de résistant, pour la seconde, dans Esprit, destiné à un public chrétien. Le contexte historique est su de tous, nous sommes dans une France sortie de la Seconde Guerre Mondiale, avec la découverte des chambres à gaz. C’est pourquoi le texte s’achève sur cette vision de l’antisémitisme poussée à sa plus effroyable version.

Le texte final, celui que nous allons maintenant analyser, est paru en 1972 chez Gallimard sous le titre définitif de Ô vous, frères humains[2]. Prendre ce texte comme un plaidoyer contre l’antisémitisme nous paraît réducteur. Il est vrai que la source même et le cri qui en découle sont une apologie du Kippour. Mais c’est aussi une œuvre littéraire dont les références symboliques et poétiques ne doivent pas être niées.

           C’est pourquoi les questions que nous souhaitons soulever ici seront sur le plan de la structure aussi bien autobiographiques que celles portant sur les références à la fois intertextuelles et symboliques émises.

Devenir écrivain 

            L’incipit met en scène la relation de l’écrivain à la « Page blanche, ma consolation, mon amie intime (…) je veux ce soir te raconter et me raconter dans le silence une histoire hélas vraie de mon enfance »[3]. Nous voyons ici le désir du narrateur à partager un souvenir douloureux. Toute la posture de l’écrivain s’y trouve : la page blanche, l’histoire, le silence. La question entre l’identité du narrateur et celle de l’auteur est vite résolue : « et on vissera la planche étouffeuse au-dessus de moi, et je ne protesterai pas, pauvre agneau, et adieu, Albert Cohen. »[4]. Il y a d’ailleurs une certaine affection et une grande tendresse entre ce narrateur vieillissant, allant à grands pas vers sa mort et cet enfant de 10 ans aux boucles brunes, ce « mignon ».

            En tant que littéraires, nous sommes souvent face à des questions sur l’origine de l’écriture chez un romancier. Quelle motivation profonde pousse à l’écriture ? Qu’est-ce qui détermine cette soif de se faire entendre ? Cette œuvre dont nous pouvons dire être la dernière de Cohen, puisque les Cahiers sont la somme des pensées transcrites au long de sa vie, est la mise en lumière de son envie d’écrire. Sa motivation naissante a deux explications. La première est le besoin de se sentir appartenir pleinement au pays d’accueil et de répondre aux invectives antisémites. Tout au long de ce texte, qui relate ses premiers errements en tant que juif (image du juif errant), se trouvent des allusions à l’écriture : « Puis sur le mur du cabinet payant, j’écrivis, tout reniflant »[5]. Puis « la révélation me vint soudain que plus tard, oui plus tard, lorsque je serais grand, je me vengerais plus tard d’une manière illustre et délicate »[6], il sera écrivain, diplomate… La seconde vient de l’imagination débordante de l’enfant. Sa relation amoureuse avec Viviane : « histoire de Viviane que je me narrais longuement, mon premier roman, avec tous les détails, toujours les mêmes, minutieusement arrangés ». L’âne promis par son oncle Armand qu’il nomme Charmant et à qui il parle dans son errance mais qui n’existe, tout comme Viviane, que dans ses rêves.

         Rage et rêve, vengeance et illusion, l’écriture de Cohen mêlera par ailleurs tous ces sentiments. Véritable paradoxe que nous allons maintenant étudier dans l’alliance de la fiction et de la réalité dans le but de faire une œuvre universelle.

Autobiographie poétique, ou l’Homme en question :

Cette œuvre chamboule les notions maîtresses de l’autobiographie. Le narrateur a, comme nous l’avons vu, une identité révélée. L’histoire contée est celle de son errance le jour de ses dix ans. Mais dans celle-ci se trouvent ça et là des digressions symboliques à portée universelle.

        Tout d’abord l’identité affichée d’Albert Cohen se trouve tronquée par l’évincement du patronymique. Par tendresse sûrement pour l’enfant qu’il nomme par la suite Albert, mais aussi par souci d’universalité. C’est aussi dans le chemin qu’il prend et qui se voit être semé de graffitis racistes sur les murs, répétition obsessionnelle de la blessure première. Ouvrons une parenthèse pour nous pencher sur cette écriture particulière de la répétition chez Cohen. C’est au niveau des personnages dans les romans comme Solal, Belle du seigneur, Mangeclous et dans l’allusion autobiographique dans Le livre de ma mèreÔ vous, frères humains qui en est le miroir. Dans le texte que nous étudions Cohen revient d’ailleurs sur Le livre de ma mère : « Oui, je l’ai dit dans un autre livre, mais je veux le redire ici »[7]. Dans Le livre de ma mère, l’enfance est vue par le personnage de la mère, et, dans Ô vous, frères humains, celle-ci se vit à travers le personnage de l’enfant. Il serait trop long de s’attarder sur ce point mais il est pertinent d’y percer un jeu de réflexion.

         Le miroir littéraire est par ailleurs le trait poétique de notre texte « J’errais les yeux vagues et je me disais (…) J’errais les yeux agrandis et la bouche entrouverte, j’errais, stupéfait de découverte (…) J’errais et je suppliais Dieu »[8]. Toute la marche est alors rythmée non seulement par les pensées du jeune Albert reprenant inlassablement la douleur de l’insulte mais aussi par les jeux de langage poétique donnant ainsi au texte des envolées lyriques. Tout cela se trouve accentué par des références évidentes au judaïsme. Cohen appartient à ce peuple («mon héréditaire errance avait commencé. J’étais devenu un juif »[9]) et son cri épouse le cri des siens pour enfin se terminer dans le réquisitoire des camps de concentration. Ouverture ultime à la Shoah réponse à l’ « holocauste » vécu par l’enfant.

         Son autobiographie devient l’emblème douloureux de tout un peuple dans lequel il se reconnaît dès lors qu’on lui assène son identité. La question identitaire semble se poser ici. Le physique, typiquement sémite de Cohen, étant le révélateur aux yeux du camelot lui vaut son incursion dans le judaïsme. Et celle-ci se trouve accompagnée par des références à l’histoire du peuple juif :

Ô mon peuple et mon souffrant, je suis ton fils qui t’aime et te vénère (…) Ô mes héros, les neuf cent soixante assiégés de Massada, suicides le premier jour de Pâques de l’an soixante-treize (…) Ô dans les captivités en tant de terres étrangères mes faméliques errants trainant leur tenaces espoirs au long des siècles (…) Ô tous les miens du Moyen-âge qui ont choisi plutôt la mort que la conversion, a Verdun-sr Garonne, a Carentan , à Brey, à Burgos, à Barcelone, à Tolède, à Trente, à Nuremberg, à Worms, à Francfort, à Spire, à Oppenheim, à Mayence, à travers l’Allemagne depuis les Alpes jusqu’à la mer du nord [10]

Alors faut-il le regard de l’autre sur soi pour se sentir différent ? Est-ce notre enveloppe corporelle qui fait donc naître en nous nos origines ?
Ces allusions historiques ne sont évidemment pas le fruit de la réflexion d’un enfant de 10 ans, mais Cohen lui prête ce langage… Et pousse son esprit dans ses retranchements factuels comme étant des choses innées. Comme si nous portions en nous l’histoire de notre peuple.

Cette démarche est-elle possible aujourd’hui ?…


[1] Ibid., p. 38-39

[2] On peut y voir une allusion à La ballade des pendus de François Villon.

[3] Ibid., p. 7.

[4] Ibid., p. 18.

[5] Ibid., p. 91.

[6] Ibid., p. 93.

[7] Ibid., p. 68.

[8] Ibid., p. 115-118.

[9] Ibid., p. 95.

[10] Ibid., p.139-141.

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Discussion

3 réflexions sur “Albert Cohen, Ô vous, frères humains

  1. J’ai vraiment pas aimé ce film désolé #nulàiech

    Publié par Raphaelcoppola | 10 janvier 2014, 10:30
  2. Son autobiographie devient l’emblème douloureux de tout un peuple dans lequel il se reconnaît dès lors qu’on lui assène son identité. La question identitaire semble se poser ici. Le physique, typiquement sémite de Cohen, étant le révélateur aux yeux du camelot lui vaut son incursion dans le judaïsme. Et celle-ci se trouve accompagnée par des références à l’histoire du peuple juif :

    Publié par RaphaelCoppola | 10 janvier 2014, 10:31
  3. il est souag

    Publié par Louison la caille | 10 janvier 2014, 10:46

Le tour du monde des arts francophones

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