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Chronique/actualité

Inauguration de la Cité de l’Immigration

La Cité de l’Immigration à trois voix…

par Ali Chibani, Camille Bossuet et Célia Sadai

               

Mariam’ par Alexis Peskine, 2007 © Alexis Peskine

« L’établissement public de la Porte Dorée – Cité nationale de l’histoire de l’immigration est chargé de rassembler, sauvegarder, mettre en valeur et rendre accessibles les éléments relatifs à l’histoire de l’immigration en France, notamment depuis le XIXe siècle et de contribuer ainsi à la reconnaissance des parcours d’intégration des populations immigrées dans la société française et de faire évoluer les regards et les mentalités sur l’immigration en France »

Carte postale d’un foyer SONACOTRA d’Argenteuil, série produite par la Sonacotra dans les années 1970 © Musée national de l’histoire et des cultures de l’immigration, CNHI

Sur une corde raide

Funambulesque. La mission de la Cité nationale de l’histoire de l’immigration[1] semble inscrite dans l’hésitation, dans un jeu d’équilibriste. Manifestement, elle veut rendre compte de l’histoire des immigrés en France mais sans engager l’image de la France. En montant les marches vers l’exposition permanente, le visiteur de la Cité lit, entre autres textes, un extrait d’un article du Monde diplomatique qui dénonce une Europe renforçant son arsenal législatif afin de restreindre le nombre de réfugiés à accueillir sur son sol. Quelques instants plus tard, au cœur de l’exposition « Repères », un film réalisé par Olivier Jobard, raconte l’histoire de Kingsley[2]. Ce « jeune camerounais de 22 ans, peut-on lire, a traversé en toute illégalité l’Afrique subsaharienne (…) et [est entré] clandestinement aux Canaries. Aujourd’hui, il vit en France où il a obtenu une carte de séjour. ». Comme l’atteste l’actualité, des histoires d’immigrés clandestins qui se dénouent de manière aussi heureuse sont rares. La Cité est déjà entre deux directions : historique, pour la première, et célébration des immigrés et de la France terre d’accueil, pour la seconde. Deux choses qui, bien que non contradictoires, sont pour le moins inconciliables. Pour que la Cité soit, par « nécessité », « un instrument pour changer le regard sur l’immigration », ne faudrait-il pas, avant tout, changer le regard des Français sur eux-mêmes ?

Le Musée a été installé dans l’ancien Palais des Colonies, à la Porte Dorée

Le Neutre       

Mais il est sans doute facile d’interroger. Car, en vérité, le projet tel qu’il est présenté est utile pour tous, et particulièrement pour les descendants des immigrés. Des descendants qui sont l’ultime acte de l’immigration pour intégrer son histoire dans l’histoire française. Ces enfants y trouveront donc leur histoire, souvent tue par les parents et absente des programmes scolaires, pendant que les législateurs nous font reculer vers les périodes les plus sombres de l’histoire mondiale. Dès lors, il n’est plus étonnant si la Cité, qui se veut « neutre », est engagée avant son inauguration contre le ministère de l’immigration et de l’identité nationale. En effet, huit chercheurs et historiens ont démissionné du Palais de la Porte dorée pour dénoncer les dérives politiciennes qui font des immigrés les boucs émissaires d’une France qui peine à avancer.

La carte postale

« Alger la Blanche » est plutôt dans le bleu, un bleu de la brume de la mer et d’Alger, teintée aussi. Un poster qui ressemble à une carte postale. C. me montre là la reproduction d’une autre image, celle d’un foyer africain de Montreuil : l’espace y est aussi coupé en quatre. A l’énumération des lieux de la vie quotidienne immigrée répond la vision pleine de la perspective du départ : car l’image d’Alger fait la part belle au ciel et à la mer ; la ville, par le bas, par les cotés, est présente encore, mais va bientôt céder l’espace, se replier dans les marges.

La grande affiche multipliée forme un tas, et (nous), les visiteurs, piochons par le dessus: « Eh, c’est Alger! » une femme accroupie l’enroule, « Je ne sais pas ce que c’est, mais bon… »

Assedic-ANPE par Cheri Samba, 1982 © Musée national de l’histoire et des cultures de l’immigration

Départs

La pièce est un peu sombre, nous sommes dans un bâtiment colossal. Déjà, découvrant cette place, l’arrivée au Palais de la Porte Dorée a retenu la perspective : l’eau qui dévale en cascade, bordée d’une haie de palmiers… Le bois de Vincennes en face, des panneaux de bois balisent le chemin et invitent par la citation à s’approcher du « nouveau » musée. Minerve dorée, symbole des arts, de l’industrie et de la guerre qui représente la France coloniale, la statue déplacée n’en est pas moins présente.  

Sur les écrans, une femme africaine, un jeune homme européen font simultanément leur valise. Ils sortent de l’écran, en reviennent chargés de nouvelles affaires, vêtements, livres ou objets. Les valises se ferment avec difficulté. L’homme en tee-shirt noir, la femme ajustant son tailleur ont un visage concentré. Cette simultanéité interpelle : qu’y a-t-il de commun dans le voyage de cet étudiant tchèque ou de cette femme sénégalaise ? La France, bien sûr…

Repères

Un « guide du Palais de la Porte Dorée », distribué aux visiteurs, rappelle l’histoire de ce bâtiment, édifié lors de l’Exposition Coloniale Internationale de 1931. Une chronologie montre en échelle graduée les successives transformations du musée, du « Musée permanent des colonies » en 1928 au « Musée nationale des Arts africains et océaniens » en 1971, avant l’ouverture, en 2007, d’une « Cite nationale », celle de l’histoire de l’immigration. Mais quelque chose ici se brouille: qu’y a-t-il de si logique? Où se glisse le point d’ancrage, le fil d’Ariane?

« La France et le monde », comme une leçon de géographie? « Identité nationale et immigration », en forme de dissertation ministérielle? « Sens d’une porosité des frontières »?

L’exposition permanente est « Repères ». Tout public, interactive, ludique et précieuse d’objets, de témoignages, de données historiques, elle met en résonance des parcours individuels et une histoire collective, en même temps qu’elle revendique une « neutralité » : Point de problématisation hasardeuse, ni de questionnement politique. Plus encore, « Repères » ne semble pas volontaire pour dire explicitement son lien, le pourquoi de sa naissance en ce lieu.

Paris est propre par Cheri Samba, 1989 © Musée National de l’Histoire et des Cultures de l’Immigration

Galerie de portraits 

Comment passer d’un visage muré dans les délits de faciès, à des traits enfin esthétisés, mis à l’honneur sous vitrine muséale ? Il s’agit d’habituer le regard aux visages de l’exclusion. Prendre le temps d’observer l’étrange étranger… qui finalement est le même. Le parcours est a priori initiatique : passer les épreuves de l’altérité et entrer dans les coulisses de l’immigration.

Une galerie circulaire expose des objets venus d’ailleurs, eux aussi intégrés au quotidien – cocorico. On y retrouve entre autres la couscoussière en Inox, celle qui faisait rire aux éclats les aficionados des sketches de Smaïn, dans les années 1980, quand l’Arabe était un Beur. Une table-vitrine raconte avec précision l’épopée du logement et convoque la question encore brûlante du toit et de la terre d’accueil – de l’hospes à l’hostis.

Passage en revue des « lieux » de mémoire : hôtels des marchands de sommeil, bidonvilles de Colombes ou Nanterre, naissance et métamorphose des grands ensembles – de la résidence H.L.M  à la Cité-dortoir… Pathos ou trivialité ? Une carte postale sous vitrine. Elle représente les foyers de la SONACOTRA – elle sera envoyée au pays, comme un indice de réussite. Pathos ou trivialité ? La Cité de l’immigration se contente de dire l’Histoire : n’oublions pas le rôle des historiens à l’origine du projet. Ainsi on apprend que la crise du logement de l’immigré fut liée à la méfiance de l’opinion publique, rétive à encourager des lieux d’action du FLN[3] sous l’Algérie française. Cette histoire d’immigration, c’est donc une Histoire de longue date.

Minos et Kronos

Pourtant, qu’est-ce qui lie ces « lieux » de mémoire : le palais des colonies, la Cité de l’immigration ? Quel lien entre des clichés humanistes de la Renault 21 break – oui, oui, avec la galerie chargée à craquer et prête à envoyer au pays – et le récit illustré des Trente Glorieuses (1945-1975), quand le travailleur immigré s’intègre au B.T.P.[4] On s’attend presque à croiser un éboueur empaillé, on le retrouve saisi sur toile par le peintre gabonais Cheri Samba.

De lien, donc… aucun. Un facteur de rupture : le temps. On reconnaît dès les dehors du musée des extraits des Murs, manifeste philosophico-politique des deux auteurs antillais Edouard Glissant et Patrick Chamoiseau, écrit en réaction aux lois en vigueur du gouvernement Fillon. Au cœur de l’actualité ou au creux de l’Histoire, Cité ou Musée ? A l’heure d’une crise des représentations, peut-on réellement inscrire la figure immigrée sous l’icône muséale ? Une question de temps, donc. Ainsi, dans l’édito du 10 Octobre 2007, le Monde évoque la Grande Absente de ce palimpseste historique : la colonisation, passée à la trappe de l’oubli : « Ce musée n’aura pleinement rempli son rôle que lorsqu’il cessera de l’occulter et saura inviter la société française à l’assumer ».

Une série de photographies de D. Darzacq, intitulée « La chute » (2006), saisit en plein saut danseurs de hip-hop et de capoeira. Clichés sur le fil qui montrent que tout est une question d’équilibre : la mémoire aussi. Les terminologies s’emmêlent : diaspora, exil, intégration… occultation, avalement et digestion…

 

À la fin de la visite, on sort satisfait d’avoir connu l’immigration qui réussit, la jeunesse souriante des banlieues. Mais rien sur l’immigration qui échoue et sur les jeunes qui se révoltent et, forcément, rien sur les causes de cet échec et de cette révolte. Neutre ? La Cité nationale de l’histoire et de l’immigration a ouvert ses portes en fête. Une fête partagée par seulement une partie de la France puisque aucun membre du gouvernement ne s’y est rendu. La France toujours divisée sur la définition de « l’étranger ». Installées dans deux Palais différentes, deux perceptions de l’immigré continuent à se battre. L’une, salutaire, peut être complète ou non jusqu’à un certain point, l’autre, meurtrière, est la plus abominable qui se puisse imaginer. La première est au Palais de la Porte dorée ; la seconde est à Matignon et au Palais Bourbon.


[1] Palais de la Porte Dorée. http://www.histoire-immigration.fr/ et pour l’histoire de sa création, voir : http://www.histoire-immigration.fr/index.php?lg=fr&nav=81&flash=0
[2] « Kingsley : carnet de route d’un immigré clandestin »
[3] Front de Libération National (algérien)
[4] Bâtiments et Travaux Publics
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