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Comptes-rendus de lecture

Jacques Chesseix, Le vampire de Ropraz

 « La face voilée d’une société ancestrale »

par Victoria Famin

 

Jacques Chessex, écrivain suisse romand originaire du canton de Vaud, prix Goncourt en 1973 pour L’Ogre, nous propose cette année un nouveau roman, Le vampire de Ropraz[1].

Reprenant un fait divers qui, au début du 20ème siècle, bouleverse la vie de la commune de Ropraz dans le Haut-Jorat vaudois, Chessex construit une fiction passionnante. Rosa Gilliéron, fille du juge de paix du village, meurt à l’âge de vingt ans de méningite. Symbole de jeunesse, de beauté et de pureté, elle est enterrée dans le cimetière de la commune après une cérémonie qui semble émouvoir la population. La découverte de la profanation de la tombe, le lendemain, provoque l’horreur et la peur dans Ropraz. Le cadavre de Rosa est retrouvé violé, mutilé et dévoré, actes qui éveillent au sein de la population le mythe du vampire. Ainsi commence la recherche du coupable, du monstre qui terrorise les habitants de la commune et des environs.

Le texte de Chessex s’offre au lecteur comme un roman policier, qui cherche à désigner un coupable pour la souillure du corps virginal de Rosa. Les suspects défilent et l’affaire se répand dans la région. L’auteur met en place les dispositifs traditionnels de l’intrigue policière, comme la reproduction des articles journalistiques traitant le cas :

Cette triste affaire, écrit le journal, aura dans notre pays un douloureux retentissement. Jamais encore la chronique n’avait eu à enregistrer en Suisse un acte aussi abominable. Il est vivement à désirer, pour la tranquillité de la conscience publique, que le coupable tombe entre les mains de la justice et reçoive le châtiment exemplaire qu’il mérite. Les hyènes ont l’excuse de la faim pour déterrer les cadavres. Pour lui, pour cet ignoble vampire, nous n’en trouvons pas[2].

Les dénonciations se multiplient et les suspects sont analysés puis absous, pour finalement désigner l’auteur du crime, le vampire de Ropraz. Pourtant, Chessex semble délaisser l’enquête policière. L’intrigue est clairement exposée et le lecteur n’est pas invité à participer à la découverte du coupable. La focalisation semble se déplacer dans le récit pour donner lieu à une analyse de la société suisse romande du début du siècle dernier.

L’auteur dénonce la place centrale du calvinisme dans l’idiosyncrasie de cette société rurale, marquée par l’isolement des montagnes et des forêts, éprouvant l’attirance primitive pour les faits surnaturels. L’incipit du roman annonce cet aspect du texte de Chessex :

Ropraz, dans le Haut-Jorat vaudois, 1903. C’est un pays de loups et d’abandon au début du vingtième siècle, mal desservi par les transports publics à deux heures de Lausanne, perché sur une haute côte au-dessus de la route de Berne bordée d’opaques forêts de sapins. Habitations souvent disséminées dans des déserts cernés d’arbres sombres, villages étroits aux maisons basses. Les idées ne circulent pas, la tradition pèse, l’hygiène moderne est inconnue. Avarice, cruauté, superstition, on n’est pas loin de la frontière de Fribourg où foisonne la sorcellerie. […] A la nuit on dit les prières de conjuration ou d’exorcisme. On est durement protestants mais on se signe à l’apparition des monstres que dessine le brouillard [3].

Cependant, l’intérêt de Chessex s’éloigne clairement du travail sociologique ou ethnographique. Sa caractérisation des villageois et des facteurs qui déterminent la vie de la communauté trouve dans le texte une relation de solidarité réciproque avec l’intrigue policière. La figure du vampire de Ropraz que Chessex cherche à recréer trouve son essence fictionnelle grâce à la configuration que l’auteur donne au monde rural suisse, contexte d’insertion du personnage. En contrepartie, le caractère ancestral d’un monde imprégné par une forte religiosité qui nourrit la peur et la culpabilité, se voit exalté par l’apparition du vampire. Ce personnage sinistre va franchir les frontières de Ropraz pour répandre la peur dans toute la région et ainsi généraliser les propos de l’auteur sur la société suisse romande.

Le vampire de Ropraz est un roman qui permet au lecteur de découvrir un monde caché, aux personnages magiques. Les frontières entre la fiction et le réel semblent s’évanouir dans le brouillard des montagnes vaudoises, laissant au lecteur la liberté de croire en la parole du narrateur.

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