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Nancy Huston, Spécial Québec

Nancy Huston, Instruments des Ténèbres

Comment faire vibrer les cordes du texte?

par Victoria Famin

En 1996, Instruments des ténèbres[1] a valu à Nancy Huston le prix Goncourt des lycéens et le prix du Livre Inter 1997. Il s’agit d’un roman très riche et complexe, qui s’intègre à l’œuvre de l’écrivaine canadienne réaffirmant une écriture réflexive. La quête littéraire n’est pas un élément secondaire dans le roman. Bien au contraire, elle se place au cœur du texte pour devenir sa matière.

Dans ce roman l’auteur nous présente deux récits parallèles d’un même personnage, lui aussi écrivain. Nadia, qui prend le pseudonyme de « Nada », (rien), expose au lecteur son manuscrit de « Sonate de la Résurrection », projet qui raconte l’histoire de Barbe, une jeune femme plongée dans la vie rurale de la France encore médiévale. Comme un contrepoint, le journal de Nadia retrace la vie de cet écrivain, ainsi que ses réflexions sur le travail d’écriture et sur sa conception de la littérature. L’alternance des deux écrits construit le roman dans un équilibre qui promène le lecteur entre le XVIème siècle français et les réflexions littéraires étroitement liées au monde intellectuel du XXème siècle.

Instruments des Ténèbres met en évidence un travail d’harmonisation entre les histoires. Ce mouvement oscillatoire qui va d’un récit à l’autre est intimement lié à la sensibilité musicale dont l’auteur fait preuve. Il n’est ainsi pas étonnant que Nancy Huston, étant elle-même musicienne, choisisse la figure de la scordatura pour définir son journal et le terme de « sonate » comme titre du manuscrit sur Barbe. La démarche musicale qui semble imprégner l’écriture de la romancière canadienne devient ainsi un des piliers de la composition du roman.

 

« Sonate de la Résurrection » ou la récupération d’une tradition orale

 

Nadia, cette romancière américaine qui assume le rôle du narrateur, propose au lecteur son dernier manuscrit. La « Sonate de la Résurrection » est un récit qui paraît évoluer avec le roman. En effet, les chapitres de l’histoire de Barbe sont présentés comme le reflet immédiat du travail d’écriture de Nadia.

Le roman de Nadia retrace la vie d’une jeune paysanne qui vit dans le monde rural de la France du XVIème siècle. Les péripéties de Barbe Durand et de son frère Barnabé lui permettent de découvrir et de partager avec le lecteur les misères et les souffrances de l’époque. Ainsi, le rôle de l’Eglise et la place de la femme dans ce contexte, le pouvoir despotique exercé par les hommes dans un milieu pauvre et arriéré sont quelques éléments évoqués par la romancière :

 

Elle [Barbe] grandit et les sales années se succèdent : la variole et le choléra fauchent les pauvres gens à tour de rôle, d’anciens soldats traversent le pays en pillant et en cassant tout ce qui leur tombe sous la main, grêles et pluies violentes saccagent leurs récoltes. Les gens se sentent écrasés, punis, maudits par ils ne savent quelle puissance et pour ils ne savent quel pêché, ils font ce qu’ils peuvent pour se protéger des fléaux qui leur tombent dessus et ils punissent à leur tour : les impuissants[2].

 

La peinture que Nadia propose de ce monde est profondément marquée par le regard moderne de l’écrivain du XXème siècle. Pouvant choisir de retracer la vie de Barbe ou celle de Barnabé, les jumeaux protagonistes de la Sonate, le personnage de Nadia préfère la vie tourmentée de la jeune femme. Le récit que la romancière en fait est également marqué par une position féministe qui permet à Nadia, ainsi qu’au lecteur, de revisiter ce XVIème siècle à la campagne.

L’écriture de ce récit suppose un travail de recherche historique et sociologique que le personnage de Nadia ne manque pas de consigner dans son carnet :

 

Je ne cessais de songer aux recettes de sorcières que je lis en bibliothèque. Celles de la célèbre empoisonneuse La Voisin, par exemple, décapitée pour avoir aidé Mme de Montespan à éliminer ses rivales et regagner les faveurs du Roi-Soleil[3].

 

Les recherches de l’auteur montrent un souci de vraisemblance qui va déterminer l’écriture de la Sonate. La construction de cette histoire fictive de Barbe Durand et de ses malheurs se veut ainsi ancrée dans une histoire et une tradition fortes dans l’imaginaire du lecteur. En ce sens, l’intérêt porté à la littérature de transmission orale n’est pas négligeable. Ainsi, à travers de l’histoire de Barbe, l’auteur récupère et replace dans la diachronie littéraire française les contes populaires :

 

 Elle [Barbe] rêve de lui. Elle rêve qu’ils se retrouvent et qu’ils vivent ensemble, les deux orphelins, comme dans l’histoire de Jeannot et Margot qu’elle a entendu raconter tant de fois, en cassant des noix ou en écossant des haricots pendant tant de veillées[4].

 

Dans la même démarche, Nadia reprend les contes collectés par Perrault et elle les met en relation avec le récit de Barbe. Cette comparaison lui permet de rendre aux histoires de Tom Pouce ou du Petit Poucet toute la gravité dont le récit de Barbe fait preuve. De cette façon, l’auteur tente de faire revenir les contes de la tradition orale française vers ce monde dur et cruel des origines, en abandonnant le domaine de la littérature enfantine.

 

 

Réflexion métalittéraire : dialogue avec le Témoin

 

La « Sonate de la Résurrection » évolue dans le texte accompagnée par le « Carnet Scordatura » qui recueille toutes les impressions, les sentiments et les réflexions d’un écrivain en pleine production littéraire. Cette sorte de journal intime retrace le double parcours de Nadia, qui d’une part remémore son enfance et sa jeunesse tandis que d’autre part elle définit et assume ses choix d’écriture.

Pour mener cette démarche introspective, Nadia évoque un interlocuteur : le Témoin. Il s’agit d’un « autre ‘je’, se tenant à une distance respectueuse et observatrice du premier, [qui] aurait la bienveillance et l’empathie nécessaires pour jouer le rôle du Témoin[5] ». Parfois assimilé au daimôn grec, parfois à l’Autre qui s’opposerait à Dieu, ce personnage permet d’établir le dialogue comme forme littéraire de la réflexion.

Ce Carnet Scordatura retrace ainsi les souvenirs d’enfance de Nadia, ses expériences amoureuses et les moments douloureux de sa vie. Mais la réflexion sur la littérature et sur l’écriture de sa Sonate définit ce journal intime. Nadia s’y interroge sur la littérature et les difficultés qu’elle rencontre dans son travail d’écrivain. C’est dans cette démarche que la  scordatura s’impose, pour devenir finalement la métaphore de l’écriture de Nancy Huston.

Nadia évoque dans son Carnet la figure de la scordatura, qui provient du domaine de la musique :

Au sens propre, scordatura veut dire discordance.[…] Beaucoup de compositeurs de la période baroque s’amusaient à tripoter l’accord des violes et des violons, montant d’un ton par-ci, baissant par-là, pour permettre au musicien de jouer des intervalles inhabituels[6].

 

L’altération dans la position des cordes d’un violon et la mélodie surprenante que cette manipulation pourrait produire sont évoquées par Nadia dans sa réflexion métalittéraire. En effet, la question de la linéarité du roman comme une forme de contrainte qui nuirait à la liberté dans l’écriture est analysée par la romancière :

 

Ce qui m’exaspère dans l’écriture c’est son caractère successif. Je ne parle pas de l’ordre chronologique (je suis évidemment libre de me servir des flashes-back si je le veux), mais du simple fait d’être obligée d’écrire l’histoire une phrase à la fois. […] Le roman est d’une linéarité enrageante[7].

 

Ainsi, les nombreuses analepses et prolepses que Nadia met en place ne peuvent pas altérer l’écriture du roman. Elles peuvent peut-être modifier la perception de linéarité et c’est justement dans le domaine de la perception que l’auteur cherchera à produire des nouveaux effets.

 

Histoires croisées : le dévoilement des cordes du texte

 

Le « Carnet Scordatura » et la « Sonate de la Résurrection » retracent des histoires autonomes, qui sont liées par la fictionnalisation des instances d’énonciation. Tandis que le Carnet évoque le présent de l’écriture, le moment de la production littéraire, la Sonate est présentée au lecteur comme le résultat de ce moment de création. L’architecture de Instruments des Ténèbres, en apparence subtilement équilibrée, montre une alternance régulière des deux histoires. La scordatura semble ainsi ne prendre que des dimensions très modérées. L’évolution du roman nous montre pourtant un entrecroisement des récits et une interpénétration des personnages qui met en échec l’effet de discordance. A mesure que l’écriture des textes avance, chaque manuscrit se fait solidaire de l’autre :

 

J’avais décidé de revenir aujourd’hui à Manhattan parce que je sentais que le pire était passé. Pour Barbe, et pour moi. Que j’arriverai à me débrouiller à partir de là[8].

 

Nadia s’identifie à Barbe, elle partage avec elle les douleurs de femmes, de mères. Grâce à cette démarche d’association avec son personnage, notre écrivain réussit à assumer son passé et à se libérer de la figure étouffante du Témoin.

L’entrecroisement des histoires ne se limite pas uniquement à l’identification de type psychologique entre les personnages. Les instances d’énonciation se confondent dans le texte pour se fusionner dans le seul niveau de l’écriture littéraire :

 

Longue conversation avec Stella. Je l’avais appelée parce que Hélène est malade et alitée dans le roman et… et… voilà, j’avais envie d’entendre sa voix. […] Je veux l’écrire ici et en avoir le cœur net : J’ai peur que Stella ne meure si je tue Hélène dans ma Sonate de la Résurrection. Ça a l’air insensé, mais c’est vrai. Et je n’oserais l’avouer à aucun être vivant[9].

 

L’effet de scordatura se dissout ainsi lentement, pour laisser sa place à l’entrecroisement des histoires dans la réflexion métalittéraire. Le désir de non-linéarité n’est ainsi pas satisfait, malgré les nombreux dispositifs mis en œuvre. Devant l’impossibilité de la scordatura, il ne reste à notre romancière que la possibilité d’exposer les cordes du texte. Le discours sur l’écriture littéraire serait ainsi une invitation adressée au lecteur. La mise en évidence des procédés d’écriture dévoile le placement des cordes qui constituent le roman. Au lecteur alors de faire vibrer ces cordes en toute liberté, à la recherche peut-être alors de la lecture d’une discordance musicale.

 

 


[1] HUSTON, Nancy. Instruments des Ténèbres, Actes Sud, Arles, 1996.

[2] Ibidem, p. 39.

[3] Ibidem, p. 225.

[4] Ibidem, p. 43.

[5] Ibidem, p. 141.

[6] Ibidem, p. 29.

[7] Ibidem, p. 50-51.

[8] Ibidem, p. 308.

[9] Ibidem, p. 310-311.

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