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Amin Maalouf, Chronique/actualité

Amin Maalouf est le monde

Pourquoi fermer les yeux sur le monde ?

Par Sandrine Meslet

 

 

Aussi longtemps que je me souvienne je ne me suis jamais couchée tôt, il y a toujours eu un livre pour empêcher le sommeil de s’installer. Cette ivresse de la lecture m’a menée naturellement vers les études de lettres, et à mon premier panthéon littéraire si convenu ont succédés des noms d’un autre lieu, d’un autre temps « Samarcande, Omar, Léon, Mani… » Pourtant si Samarcande a remplacé Combray, je n’ai cessé de reconnaître ce que j’étais à travers des réalités d’ailleurs. J’ai trouvé un chemin à ma sensibilité dans les textes d’un homme né au Liban, de l’âge de mon père, et j’ai reconnu dans ses traces ma réalité. J’ouvre ma chronique sur un chant d’amour impudique entre une lectrice et un texte, entre une lectrice et le monde.

Amin Maalouf est le monde.

Le monde d’Amin Maalouf est venu se joindre à ce désir d’écriture et de lecture, ce monde qui vous appelle, qui vous entraîne loin de chez vous, bien au-delà des frontières de votre nom, de votre culture. C’est ainsi que par une froide journée de janvier j’ai fait la connaissance d’un homme, Amin Maalouf l’innocent créateur de mon monde, dont j’ai placé l’œuvre aux côtés de Cohen, de Gary, de Zweig. Et aujourd’hui je suis attristée pour le monde, pour mon monde, qu’Amin Maalouf ne soit pas des immortels. L’entrée au panthéon littéraire français lui est refusée, le vénérable et intègre romancier n’en sera pas : LeManifeste des 44 aura eu raison de sa candidature. Car en France il faut choisir entre être un homme conscient des problématiques de son temps et un homme retiré membre d’un poussiéreux édifice littéraire. En faisant le choix de remettre en question le consensus intellectuel et politique autour de la francophonie, dont on peut critiquer sans détour la récupération dont elle fait l’objet, Amin Maalouf a pris parti contre une cause élevée au rang de priorité nationale. Pourtant Le Manifeste appelle à une réflexion plus large qui dépasse les frontières politiques, lesquelles limitent et entravent la notion ; moi-même, étudiante en littératures francophones, je suis consciente des limites de ma discipline et j’aime entendre des auteurs me le rappeler. La francophonie n’est pas un cheval de Troie, conçue pour imposer l’identité française au monde, elle est le monde, et c’est en ces termes que je la reconnais et la fais mienne. Cet audacieux manifeste a également été signé par Erik Orsenna, lui-même membre de l’Académie française, ceci pour nous rappeler qu’il réunit des personnalités distinctes qui défendent une cause commune : le respect et la considération de l’altérité. Les raisons du retrait de la candidature d’Amin Maalouf au siège d’éternel semblent liées à la signature duManifeste, il est fâcheux de voir qu’au lieu de comprendre son sens et ses enjeux on se contente d’en évincer les membres.     

Mais en même temps ce monde qui ne peut être contenu dans un costume vert étriqué, vestige d’un autre temps auquel la modernité fait peur, il ne me faut pas oublier ceux qui l’ont déjà fait entrer commeAssia Djebar ou encore François Cheng. Je trouve seulement que le prix du renoncement à sa liberté d’être et de penser reste un tribut lourd à payer, l’entreprise de formatage académique me semble trop risquée pour l’indépendance d’un esprit maaloufien. Renoncer à penser, ne pas exprimer de réticences, vivre sous l’égide du consensus : autant accepter le tribut de la mort et faire le pari de la vie. Il y a bien longtemps qu’Amin Maalouf a renoncé à l’éternité, à la perpétuité pascalienne, pour devenir un citoyen du monde vivant. Encore une fois je m’interroge comment faire entrer le monde dans un costume étriqué, sans vie, en partance pour une bien  maigre éternité ? Parce que lire c’est devenir et s’imprégner de l’autre, j’ouvre une perspective, ma perspective et je prends la défense de ce que j’aime.

Amin Maalouf est le monde.  

Ouvrir sa porte à Napoléon et la fermer sur l’altérité devient ces derniers temps une fâcheuse tradition française, je ne suis pas de cette France et n’en serai jamais

Sauvageonne je suis, Sauvageonne je resterai.

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