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Chronique/actualité, Musique et spectacle vivant

Festival Ti Piment. Arts et cultures de l’Océan Indien.

L’histoire de l’océan Indien vue de Madagascar.

La question de l’esclavage.

par Caroline Tricotelle

Remerciements à Jessica Falot

Le festival

Il n’est pas fréquent d’évoquer son ignorance. Il y a quelques années, à l’heure de la loi Taubira et de la décision de commémorer l’abolition de l’esclavage le 10 mai, je ne percevais que vaguement l’importance de ces informations. Par la suite, en participant au festival « Ti Piment, arts et cultures de l’océan Indien » dont l’objectif est la découverte de son histoire, de ses cultures, de sa réalité actuelle à travers ses formes artistiques, j’ai dû combler mon ignorance pour enfin me donner un aperçu de tout ce qui m’échappait quelques mois auparavant.

Chaque édition du festival est marquée par une thématique précise autour de laquelle s’axent les disciplines artistiques et leurs représentants. Pour la première édition en 2005, le thème de l’esclavage fut choisi comme point de départ. Puis en 2006, celui de la femme, vecteur du métissage entre les races et les cultures, au centre de la croissance et du développement culturel des colonies. Ma mission fut alors de mettre en place une librairie spécialisée et une rencontre littéraire. Ce fut surtout l’opportunité de comprendre et m’ouvrir à une aire géographique, culturelle et littéraire vers laquelle je ne m’étais pas tournée.

Aujourd’hui, reste cette sensation qu’il faut poursuivre dans cette direction : au-delà de l’intérêt littéraire, somme toute individuel, il faut essayer de créer un espace pour toutes ces paroles lointaines, celles qui n’ont pas encore suffisamment d’échos. Même si la commémoration de l’esclavage existe maintenant, même si l’esclavage moderne est enfin dénoncé, même si les manifestations sont plus visibles qu’auparavant comme le montre « Esclaves au paradis », un important événement artistique et culturel à Paris, dont le but est de faire la lumière sur les réalités de l’« esclavage contemporain en République dominicaine », l’esclavage demeure une composante délicate de l’identité de nombreuses personnes. Ce n’est pas qu’un thème. C’est leur réalité et leur quotidien, la zone d’ombre et le nœud de tension d’une existence encore douloureuse. Aussi faut-il maintenant faire face au silence qui pèse sur l’histoire de l’océan Indien et devenir le relais d’une interrogation sur la place de l’humain, de diverses manières, comme l’a fait par exemple Danyèl Waro, pendant ses concerts, en parlant de sa musique, le maloya, influencée par le chant des esclaves à la Réunion.

 

Mise en perspective d’une découverte, la réalité de l’écrivain de l’océan Indien

Comme beaucoup de personnes, je pensais connaître l’Océan Indien par quelques images sublimes nourrissant mon imaginaire. Par exemple la faune et la flore de Madagascar, le nombre impensable de fleurs à la Réunion et les plages… Mais au fur et à mesure des recherches, j’ai découvert que ma posture ressemblait à celle des métropolitains du XVIII et XIXème siècle : sujette au fantasme de l’Eden. La relecture de Paul et Virginie de Bernardin de Saint-Pierre eut le mérite de me plonger au cœur du problème des idéologies coloniales car les figures qui traversent ce roman, comme beaucoup d’autres de cette veine coloniale, reflètent toujours une bipartition aliénante : européens-sauvages, paradis/enfer-réel. Elle est le symptôme de ces populations nées de l’esclavage et que la littérature aujourd’hui tente de soigner.

Or, cerner la production littéraire de l’océan Indien en quelques mois est difficile. Il faut glaner des informations de ci, de là, interroger des professeurs et aller à la rencontre d’associations. Rapidement, la posture de l’enquêteur se substitue à celle de l’explorateur métropolitain. Un réseau se crée et des discussions s’engagent avec des interlocuteurs qu’on retrouve de conférences en salons du livre. Grâce à l’ARCC, j’ai pu contacté Jean-Louis Joubert[1].
En même temps, je rencontrai Jean-Luc Raharimanana à qui j’envoyai une invitation pour le festival et un dossier de présentation. Nous n’avons pas évoqué directement la question de l’esclavage. La lecture de son livre L’Arbre anthropophage[2] est le meilleur moyen de comprendre sa position, mais nous avons parlé de la réalité éditoriale et du suivi de l’auteur de ses parutions (Jean-Luc Raharimanana était investi dans la mise en scène et les tournées de ses pièces de théâtre). Il existe peu de maisons d’édition et les écrivains trouvent difficilement un éditeur en France. Le problème de la diffusion se pose, comme souvent avec les littératures francophones, tout comme celui du lieu de résidence des écrivains. C’est le cas de Jean-François Samlong
[3], auteur de la Réunion. Du fait qu’il habite la Réunion, une invitation au festival était inutile. Mais comme son livre, L’empreinte française[4], aborde le thème de l’esclavage, il a accepté de répondre à quelques questions par internet.

Etes-vous conscient du lectorat métropolitain ignorant de cette histoire au moment de l’élaboration de vos romans ?

J-F S. : En effet, l’écrivain doit tenir compte du fait que le lectorat métropolitain (ou autre) ignore tout de l’histoire qu’il raconte, ce qui l’oblige à être le plus clair possible dans son discours romanesque et à apporter le plus d’éléments historiques susceptibles d’éclairer le lecteur. Si besoin est, l’écrivain peut user de notes de bas de page. Cela dit, les livres que j’écris sont des romans, et le souci premier n’est pas d’ordre pédagogique ou moral. J’essaie de faire naître des émotions chez le lecteur qui peut se reconnaître dans telle ou telle situation. Le plaisir de lire ne passe pas forcément par l’acquisition de nouvelles connaissances sur l’histoire d’un pays. Le livre est là pour faire rêver. L’idéal c’est de rêver en se cultivant, ou l’inverse.

 S’agit-il, pour la démarche de l’écrivain, de mettre en lumière des parties de l’histoire occultée ou de trouver du sens ou une chaîne d’évènements, des causes et des conséquences ?

J-F S. : Ma démarche consiste plutôt à mettre en lumière des parties de l’histoire occultée, sachant que dans le cadre d’un roman, donc d’une fiction, aucun écrivain ne peut prétendre à l’exhaustivité, à l’objectivité. Tel n’est pas le but. Si le romancier a réussi à capter l’attention du lecteur sur tel point précis de l’histoire, ce dernier cherchera à se documenter de façon plus approdondie, alors il lira d’autres romans, ou des essais, ou des livres d’histoire. En fait, ce qui est merveilleux c’est de faire naître ou de nourrir le plaisir de lire, de susciter la curiosité du lecteur, de faire en sorte qu’il s’interroge, s’identifie à tel personnage. Trouver du sens, des causes et des conséquences à une série d’évenements ? Oui, si ces éléments précis font partie de l’intrigue. Ces questions-là peuvent être prises en charge par des personnages qui font avancer l’histoire du roman jusqu’à son dénouement !

 

De l’histoire de Madagascar à la pensée des Lumières

Dans l’attente d’une réponse favorable de Jean-Luc Raharimanana, je multipliais mes lectures. J’ai bénéficié des conseils de Jean-Louis Joubert qui m’envoya son manuel, Littératures francophones de l’océan Indien[5] et d’internet avec le site http://www.lehman.cuny.edu/ile.en.ile/indien/paroles.html. Mais la thématique de l’esclavage nécessite plus de lectures historiques. Madagascar, l’île Maurice, la Réunion, les Comores, Mayotte et les Seychelles… Leur histoire et la littérature ne se résume pas forcément aux colonies françaises, anglaises ou portugaises mais s’y articule selon quelques angles choisis ici afin de restituer l’expérience de ma recherche.

Par exemple, lors de ma rencontre avec le groupe de musique malgache N’Java, j’ai pu apprendre leurs projets. Deux d’entre eux comptaient tourner un documentaire sur un petit village isolé dont des écrits très anciens, rédigés de droite à gauche (comme l’arabe), étaient la relique. C’est par cette discussion que je pris ma première leçon d’histoire de Madagascar. La surprise ressentie à l’écoute de ce témoignage se transforma ensuite en curiosité. Le fait de percevoir leur nécessité d’explorer le passé m’a permis de constater l’emprise directe que peuvent avoir les recherches littéraires et historiques sur l’actualité.

En effet, Madagascar voit le débarquement d’Indonésiens et de Bantous d’Afrique islamisés au premier millénaire. Puis au XIIème siècle, les Antalaota islamisés venant d’Afrique arrivent sur l’île. Jusqu’au XVIIème siècle, d’autres peuples s’installent. Après des guerres sur l’île, c’est le royaume Sakalava qui est le plus puissant au moment où une escale française se construit à Fort-Dauphin. Au XVIIIème, le roi des Betsimisaraka, Ratsimilaho, donne naissance à la reine Beti qui offre l’île Sainte-Marie à la France. Et les relations avec les européens prennent la forme d’échanges : esclaves (issus souvent de peuples ennemis) contre fusils. L’unification sur l’île s’obtient alors par Radama 1er avec l’aide du gouverneur de Grande Bretagne. A partir de 1817, alors que Radama est « Roi de Madagascar », l’île ne connaît que conflits intérieurs couverts par les relations avec les Européens.

Mais ces relations eurent une autre conséquence importante dans le monde scientifique de l’époque des Lumières. Surgie de la pensée de Buffon[6], la logique de classification des races trouve à Madagascar le cas de sujets humains. Les Malgaches, encore maîtres de leur territoire, sont catalogués par le Code Noir datant de l’édit de mars en 1685 et qui interdit leur mutilation mais les considère comme un bien immobilier. Ils apparaissent alors comme des sujets d’études car les savants européens discernent de grosses différences de tailles, de couleurs de peau et de chevelure sur un territoire restreint, comme un phénomène inexplicable de la Nature. Ce qui semble évident au regard de l’histoire des vagues de migrations passe d’abord par le prisme de l’observation scientifique. On « étudie » même les dialectes avant de mettre en place la discrimination raciale à des fins industrielles, les populations étant ordonnées ensuite en fonction de leur aptitude au travail. Cela préfigure les camps de concentration et la détermination d’un être humain en fonction de l’apparence de son nez, de sa peau ou de sa musculature pour lui attribuer une utilité au lieu de lui reconnaître un statut d’individu. Déjà l’histoire antérieure à la colonisation et la conquête des îles est effacée. Et la relation aux Ancêtres devient fantomatique et secrète du fait qu’elle sort du cadre de la société esclavagiste de l’océan Indien.

 

Madagascar aujourd’hui

Alors qu’au moment de la Révolution française, l’abolition de l’esclavage semble épouser les valeurs de la République, ce sont encore les valeurs économiques qui priment au moment où Napoléon le réinstaure. Louis Philippe l’abolit enfin en 1848. Mais la domination européenne et française se maintient fermement à Madagascar dés 1898 jusqu’en 1947. Suite au procès inique des députés du Mouvement Démocratique pour la Rénovation Malgache, Madagascar connaît l’une de ses pages d’histoire les plus sanglantes, une rébellion qu’évoque Jean-Luc Raharimanana dans Nour 1947. Toute l’œuvre de Raharimanana tend d’ailleurs à trouver une issue à cette histoire[7]. Comme son père, qui était historien, à partir d’un traitement littéraire du témoignage, l’auteur cherche à s’extraire de la violence engendrée tant par l’esclavage que par la particularité des origines de la population malgache et le conflit des communautés depuis la proclamation de l’indépendance de Madagascar le 26 juin 1960.

Mais les œuvres ne sont pas suffisantes. Elles ne sont qu’un premier pas. En plus de l’expression artistique, reste cette parole à porter devant le public, celle du vrai et du réel, celle du témoignage. C’est pourquoi tout écrivain ou artiste de l’océan Indien a une pleine conscience de ce devoir, qu’il soit musicien, conteur, écrivain, photographe ou autre.

Un mot,

Ile,

Rien qu’un mot !

 

Le mot unique de la vie.

Le mot premier, le mot dernier.

 

Un mot comme la lance,

Un mot comme l’éclair,

Vieux comme la genèse,

Jeune comme le jour !

 

Un mot de pure essence

Et de pure clarté,

Un mot d’éternité

Fait de rêves sans nombre !

 

La fureur des combats !

Le cri de la victoire !

L’étendard de la paix !

 

Un mot, Ile,

Et tu frémis !

Un mot, île,

Et tu bondis !

Cavalière océane !

 

Le mot de nos désirs !

Le mot de nos chaînes !

Le mot de notre deuil !

 

Il germe

Avec la fleur des tombes,

Avec les insomnies

Et l’orgueil des captifs.

 

Ile de mes Ancêtres,

Ce mot, c’est mon salut.

Ce mot, c’est mon message.

Le mot claquant au vent

Sur l’extrême de l’évidence !

 

Un mot.

 

Du milieu du zénith,

Un papangue ivre fonce,

Siffle

Aux oreilles des quatre espaces :

Liberté ! Liberté ! Liberté ! Liberté !

 

Le poème de Jacques Rabemananjara[8], Antsa, lu pendant le festival, et commenté par Jean-Louis Joubert, modérateur de la rencontre, a permis à la communauté malgache de se sentir unie et représentée, comme des extraits de textes de Raharimanana, hélas indisponible. D’autres extraits vinrent s’ajouter. Enfin la conférence avec Hubert Gerbeau[9], historien spécialiste de l’océan Indien et écrivain, le 11 mai 2007 à la journée « Ti Piment » pour la commémoration de l’abolition de l’esclavage a ouvert un débat important pendant lequel les questions mirent en évidence un point : l’esclavage doit être traité au cas par cas parce que ses conséquences sont multiples et irréductibles à des traits généraux. Pour mieux mettre en lumière les zones occultées de l’histoire, au-delà de toute la perversion contenue dans l’esclavage, l’individu rappelle sa singularité en dévoilant son histoire personnelle, ses origines et sa culture. Madagascar est le témoin d’un élément de l’histoire et Maurice, la Réunion, les Comores, Mayotte et les Seychelles en sont d’autres. Ce n’est plus seulement les faits, le nombre d’Africains embarqués sur les navires dont seulement une moitié débarquera vivante sur les îles après une traversée indescriptible ; c’est le sort réservé à l’humain, quel que soit sa culture et ses origines, lorsqu’une prétention conquérante et supérieure structure une société sur le fondement de l’inégalité et du non-droit. C’est l’effroi de voir que ce passé habite encore la mémoire collective à travers le non-dit. Or les travaux ne font que commencer dans l’espoir d’éclairer cette aire géographique et substituer à la violence la paix et le respect de chaque identité.

 

Caroline Tricotelle

Remerciements à Jessica Falot


[1] Jean-Louis Joubert est un ancien élève de l’Ecoele normale supérieure, agrégé des Lettres ‘1962), docteur ès Lettres ‘1993). Il a été enseignant à l’Université de Madagascar (1964-1973), puis à Paris 13, où il a dirigé le Centre d’études littéraires francophones et comparées. Il est conseiller scientifique de l’Encyclopaedia Universalis pour les littératures francophones et directeur éditorial de la revue Notre Librairie.

[2] Jean-Luc Raharimanana, L’arbre anthropophage, Paris, éditions Joëlle Losfeld, 2004

[4] Jean-François Samlong, L’Empreinte française, Paris, Le serpent à plumes, éditions du Rocher, 2005

[5] Jean-Louis Joubert, Littératures francophones de l’Océan Indien, Paris, Groupe de la Cité internationale Création-Diffusion, 1993.

[8] Jacques Rabemanajara, Antsa, Paris, Présence Africaine, 1948, http://fr.wikipedia.org/wiki/Jacques_Rabemananjara

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