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Andreï Makine

Andreï Makine, Cette France qu’on oublie d’aimer

La France entre poussière et cendres

par Lama Serhan

 

En 2006 de nombreuses initiatives furent mises en place en vue de l’année de la francophonie, comme le Salon du Livre, le printemps des poètes (fêtant Senghor), ainsi que des conférences et des débats…Suite à cette effervescence autour de la question de la francophonie quelques écrivains se sont attelés à livrer des articles voire des ouvrages concernant leurs visions de la France, de cette nouvelle demeure linguistique. Nous pouvons citer pour exemple Anna Moi et son essai Espéranto, désespéranto, aux éditions Gallimard paru en 2006. S’accole à ces initiatives la commande faite à Andreï Makine par son éditeur: écrivez sur la France, parlez-nous de votre rapport avec celle-ci, de ce qu’elle représente à vos yeux… Naît donc l’essai Cette France qu’on oublie d’aimer aux éditions Gallimard, collection Café Voltaire, en 2006. à la lecture de cet ouvrage nous ne pouvons pas nous empêcher de nous dire que c’est une commande a contrario de la volonté individuelle et personnelle de l’auteure que nous avons précédemment citée, Anna Moi. L’écriture de l’essai pour un romancier est un exercice difficile et périlleux certes, mais celui-ci laisse un sentiment étrange dans l’esprit. L’ouvrage nous semble porteur d’une pensée cloisonnée, d’autant plus étonnante que celle-ci vient de la part d’un homme ayant connu les méfaits de l’ex-union soviétique…
Nous trouvons cette vision de la France, porteuse de clichés, et cela à titre personnel, utiliser des chemins déjà longuement empruntés par « nos » politiciens français (bien aguerris en cette période de post campagne)…
 
L’essai est divisé en 4 parties « Certaines idées de la France, La forme française, Déformation, Voyage au bout de la France ». Nous pouvons établir, à partir de ses seuils, l’idée d’une évolution dans sa pensée. Sa réflexion débute par un catalogue d’une France rêvée « certaines idées », elle est secondée par une analyse littéraire autour de « la forme », elle-même contredite par une « déformation » amenant alors à se pencher sur les causes profondes du mal qui a plongé la France dans l’état dans lequel elle se trouve aujourd’hui. S’ajoute à cette table des matières un épilogue en forme de lettre ouverte au Président de la république française…
 
 Il débute son voyage en « francité » dans une petite église de village, plaçant ainsi avec une description pittoresque d’une promenade dominicale. L’auteur s’extasie sur le dallage de l’église marqué par des décennies de prosternation menant à l’autel des sacrifices…Ce sacrifice religieux en appelle un autre, nous assistons alors à un déplacement du regard. Celui-ci est convoqué par le monument aux morts, nouvel édifice sacré sous la plume de Makine. Ces soldats inconnus, dont il cite abondamment les noms, seront dès lors un leitmotiv dans son œuvre, formant ainsi des échos de la France selon Makine. La sortie du sanctuaire le ramène à la « lourde » réalité d’une France contemporaine, oublieuse des temps anciens, vulgaire dans ses nouvelles vénérations, détachée de toute intelligence, impitoyable aux yeux de l’étranger : « l’inévitable syndrome qui frappe tout étranger épris de la France : pays rêvé, pays présent. Ne vaudrait-il pas mieux fermer les yeux sur l’envahissante laideur d’aujourd’hui ? » (Page 19).
Débute alors la résurgence d’un temps bien révolu… L’auteur d’origine russe part de son propre imaginaire pour révéler les filiations multiples entre la France et son pays d’origine. « Cette France » (qu’il désire évoquer), adjectif démonstratif est ici capital, est celle qui a connu l’époque des Lumières avec la figure de Voltaire et les différents penseurs ayant marqué autant les écrivains russes que les princes et princesses russes. Les citations et allusions passéistes sont nombreuses, elles vont de Pouchkine à Tolstoï en passant par Dostoïevski et prennent les contours de Rivarol, Madame de Maintenon et Hugo. Tout ce premier chapitre se trouve augmenté d’anecdotes de rencontres entre des intellectuels français et des dirigeants russes.
Cette entrée en matière appelant les siècles passés en prônant l’intellect français lui donne l’opportunité de fustiger les idéaux de l’intelligentsia de « cette » France moderne (celle dans laquelle il vit depuis 20 ans) (…) :
 
Quelques tics comportementaux qui surprennent tous les étrangers : être (ou se dire) de gauche, « l’intellectuel de droite » étant, en France, une abjecte contradiction dans les termes ; avoir tort avec Sartre plutôt qu’avoir raison avec Aron ; à l’âge de 20 ans se réclamer de Mao, à trente ans de Marx, à 40 ans se gausser des deux ; désigner, pour chaque décennie, une nouvelle victime de l’ordre social (les prolétaires, puis la jeunesse étudiante, enfin, les immigrés) ; persifler l’Académie avant de la rejoindre (la meilleure pique contre la vénérable institution reste, à mon avis, ce mot de Fabre-Luce : « l’Immortel garde, en quelque sorte, son prestige sexuel ») ; au moment d’un conflit armé, distribuer entre ses pairs les pays à défendre, à l’un la Croatie, à l’autre la Bosnie ; exalter la tolérance avec l’intonation intolérante d’un commissaire politique. Mais surtout, et ce trait résume le reste, avoir une opinion définitive sur n’importe quel sujet, être expert de l’univers entier. (Page 41)
 
Cette diatribe sur le présent en contrepoint à un passé glorieux se maintient dans le second et le troisième chapitre en s’appuyant dorénavant sur la langue, représentative de la forme française :
 
La forme française est avant tout une langue. Cette substance impalpable qui épouse les reliefs les plus accidentés de l’Histoire, l’exprime, la pense, lui donne une signification. (Page 55)
 
Cette langue chérie fut dans les temps anciens, ces temps de grandeur, la langue de l’Europe. Comme nous l’avons précisé le passé appelle le présent si difficile à admettre par le romancier, il tente alors, en référence à l’Histoire, d’expliquer et de comprendre le dépérissement de la langue française.
Essayant de dater ce recul, il le situe en 1919 lors du Traité de Verdun qui scella à jamais le monopole de l’anglais sur le reste des langues.
Voilà que l’auteur rappelle au lecteur que non seulement cette langue a sombré de son rang de langue de l’Europe mais qu’elle a aussi intégré de nouvelles tares. Elle n’est plus le siège de débats, de polémiques mais se trouve cernée de tabous, sorte de « mines ». Néanmoins la solution semble se trouver dans la nouvelle France, celle du métissage. Se manifeste alors la description d’une famille représentant cette France multiraciale. Malgré cette richesse, cette nouveauté, cette famille rejette l’Histoire de son pays et cela à travers l’image du grand-père oublié parce que fidèle à Pétain, cela malgré Vichy. Pour Makine l’Histoire d’un peuple se doit d’être construit sur TOUTES les bases historiques même les plus désagréables. Pour le meilleur et pour le pire. Cela expliquerait selon lui le fait que « Juste une chose me manque dans cette France de demain : la parole libre, contradictoire, passionnée » (Page 77), puisque cette parole serait motivée par l’incarnation de toutes les zones obscures de l’Histoire incitant ainsi à la polémique, aux débats.
Nous arrivons dans le dernier chapitre au point central de cet essai, ou plutôt au contexte d’écriture : les « émeutes » de banlieue en novembre 2005. Spectacle d’horreur pour Makine, il s’insurge contre cette jeunesse qui devient la conséquence directe de toute son argumentation :
 
La France est haie car les français l’ont laissée se vider de sa substance, se transformer en un simple territoire de peuplement, en un petit bout d’Eurasie mondialisée. Ceux qui brûlent les écoles, qu’ont-ils pu apprendre de leurs professeurs sur la beauté, la force et la richesse de la francité ? (99)
 
Mêlant les images, imitant les médias, il rapproche notamment le problème des banlieues à la montée de l’islamisme en France, parle d’une communauté nationale qu’il faut retrouver grâce à la francité. Nous ne pouvons que penser aux différents discours de Nicolas Sarkozy qui tout au long de sa campagne présidentielle a cherché à donner foi au langage des médias. Ce langage qui est devenu celui de nombreux français et intellectuels, prônant un retour de l’autorité, de la morale…
L’épilogue étant une lettre ouverte au président de la république française lui demandant de prendre en compte aussi bien l’histoire du soldat inconnu et oublié que la douleur d’une femme ayant perdu son mari dans les émeutes, semble parfaitement correspondre au résultat du 6 mai 2007…
 
Il est dommage de voir que la nostalgie peut amener des auteurs, primés, à devenir des porte-parole de la nationalisation de la société. Si Makine propose un retour au siècle des Lumières il se laisse étrangement guider par une parole tranchant avec cette époque, qui reste celle de l’ouverture d’esprit. Il est concevable de prétendre à un nouveau terrain de discussion qui, nous le pensons également, se trouve absent de la scène française, mais celui-ci ne peut se faire qu’avec TOUTES les tranches de la société. Et il ne nous apparaît pas souhaitable de bannir le cri qu’ont voulu lancer les jeunes des banlieues, car si c’est effectivement dans la discussion que tout se fait, c’est aussi dans la reconnaissance de toutes les douleurs.
 

Makine_Andrei_1995-10-17_311398Andreï Makine est un écrivain russe francophone né à Krasnoïarsk (Sibérie) le 10 Septembre 1957. Arrivé de son pays natal dans les années 80 en France, il est publié depuis 1990. Il est l’auteur de plusieurs ouvrages : La fille d’un héros de l’Union soviétique, Confession d’un porte drapeau déchu, Au temps du fleuve Amour. Le Testament français, paru en 1995, lui vaut le Prix Goncourt, prix Médicis ex-aequo et le prix Goncourt des lycéens. Il publie par la suite Le Crime d’Olga Arbélina, Requiem pour l’Est, La Musique d’une vie, La terre et le ciel de Jacques Dorme, et La Femme qui attendait en 2004.

Après les émeutes des banlieues françaises, il écrit un essai intitulé Cette France qu’on oublie d’aimer.

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