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Musique et spectacle vivant

Sergiu Celibidache, Hommage au Maestro

Sergiu Celibidache, le chant authentique au contact des cœurs 

par Ali Chibani

« Mais le disque ne peut remplacer la musique. Il est une copie certaine de sa propre tombe »

celibidac« Plus un intellectuel est fort, plus il est idiot[1] ». Cette phrase ne peut venir que d’un seul homme : Sergiu Celibidache. Le Maestro d’origine roumaine, ayant vécu de 1912 à 1996, fustige « l’égo-réaction » des chefs d’orchestre et des critiques face à la musique dans un documentaire réalisé par son fils. Pendant ses cours, ses préparations pour des concerts, en parfait francophone et germanophone, celui qui est considéré comme un dictateur pour son intransigeance revient sur sa conception de la musique.

Celibidache était allergique aux définitions de la musique. Pensant que cela ne pouvait passer que par son objectivation, il condamnait le « rationalisme français » qui procède par élimination : « La musique ce n’est pas ça, ce n’est pas ça, (…) elle est ça. (…) On ne fait qu’émettre des bêtises à haute voix » pour parodier et parler des critiques, des professionnels qui « vibrent de façon mécanique » et pour qui « l’espressivo, c’est beaucoup d’intensité ». Pour le chef d’orchestre roumain, la musique est dans le quotidien, « quand tu te lèves le matin et que tu chantes ». La relation du geste et de la musique n’est pas interprétable non plus. « Elle est vivable » et vouloir la définir, c’est la tuer. « La seule intuition naît du vécu ». Le son est une expérience phénoménologique, une activité identitaire individuelle, que le chef d’orchestre communique. Il la fait vivre en transmettant, non par des tempos comme pensent ces « pauvres critiques », mais par « des impulsions et des résolutions ». Pour cela, Celibidache a besoin de ses bras, d’une baguette et d’un requiem de Mozart. Et c’est la tornade dans les cœurs.

Être chef d’orchestre n’est pas une « partie de poker ». Il faut trouver le bon geste pour se « faire obéir » et vivre une « expérience avec la sonorité », pour « voir et sentir » en délimitant continuellement le tempo. « La battue dépend du poids du bras » et « chaque tempo est défini par une richesse d’expressions ». Pour que cette richesse soit grande, le citoyen d’honneur de la ville de Munich (1993), nommé Commandeur des arts et des lettres par le gouvernement français (1995), déconseille la vitesse et le rapprochement des notes. Il faut que les deux mondes soient séparés l’un de l’autre, explique-t-il en posant sur un tableau des points sur une ligne horizontale avec des colonnes d’air verticales partant de chaque point, pour représenter la sonorité de la note. C’est peut-être pour cela qu’il demande à l’un de ses orchestres en Allemagne d’éviter le jeu métrique, et qu’il lui conseille un jeu « improvisé ».

 

Espace et musique

 

            La musique existe, sommes-nous tentés de dire, par les espaces qui la portent et la font sentir. « Vous me séparez de mon centre euphonique, je ne peux pas faire de la musique », tranche le musicien devant ses étudiants. Ce qu’il entend, le chef d’orchestre le transforme dans un espace limité par le demi-cercle qu’on peut former avec nos deux bras. C’est là que se trouve le centre de la vie émotive de l’homme. L’émotion, le « sens du non sens », réunit l’orchestre et son guide. Celui-ci joue les impressions de l’orchestre dont il n’altère pas le « sens naturel du phraser », les deux se jetant ensemble dans la note musicale qui intéresse par « la création des éléments qui rendent possible l’entrée de l’autre dans la même sphère ». La note, la musique, voilà des champs où l’on laboure sans espoir de résultat, de véritable récolte. Dès lors que Celibidache a saisi cela, il s’éloigne de la théorie et reprend sa liberté. Subséquemment, il part à la rencontre de son être et réalise l’harmonie du positif et du négatif en nous, de l’enfant et de Bruckner, son maître spirituel, qui sont en lui :

 

La fin est dans le commencement. (…) Quand je commence, je n’ai qu’un seul obstacle à surmonter : jusqu’où je vais grandir ? (…) Seulement, ce chemin est fait selon une structure par le compositeur que nous devons apprendre par la phénoménologie. En ce sens, qu’est-ce que la phénoménologie ? C’est l’étude du son sur la conscience humaine. De quelle façon le son agit-il sur la conscience ?

 

Au nom de la relation qu’il établit entre la musique et l’espace, Celibidache s’est interdit l’enregistrement sonore. Le microphone « crée une richesse fictive (…) [et] environ 40% des choses authentiques, qui ont lieu dans l’espace sonore vrai, n’existent pas sur le disque ». Par attachement à l’authenticité des sons, Celibidache est aujourd’hui l’un des rares chefs d’orchestre renommés, peut-être le seul, à ne disposer d’aucun enregistrement sonore.

            Qu’il soit entouré de ses étudiants ou de ses amis bouddhistes, Sergiu Celibidache, se questionnant mais « sans pratiquer la déformation intellectuelle », est toujours à la recherche de la musique du monde que porte chaque être en lui. C’est cette musique-là qu’il a voulu transmettre à des générations d’étudiants.

                                                                                          


[1] Le Jardin de Celibidache, réal. Et prod. Serge Ioan Celebidachi, Celi production, France, 1997, 145 mn. Par moments, nous nous permettons des adaptations imposées par le passage de l’oralité à l’écrit.

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