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Abdourahman A. Waberi

Abdourahman A. Waberi, Cahier Nomade

Le miracle de l’écriture ou une poétique de la sécheresse

« Je vous écris d’un pays sans terre… »
par Sandrine Meslet

« Ici, c’est-à-dire Djibouti, mon pays inabouti, mon dessein brouillon, ma passion étourdie […] »

Le recueil de nouvelles Cahier nomade du djiboutien Abdourahman Ali Waberi se penche sur le berceau de la Mère-Patrie, Djibouti, ce morceau de terre improbable où s’échangent et se croisent les destins d’hommes blessés par l’histoire. Traces et Trames constituent les deux parties de ce recueil composé de douze nouvelles, tout entier tourné vers une quête des signes qui annoncent l’avenir et expliquent le passé. Nous orienterons notre lecture vers la constitution d’une poétique de la sécheresse, et tenterons d’étayer le choix de cet éloge paradoxal.

Circonscrire un sinistre

La nouvelle qui inaugure le texte « L’équateur du cœur » se fait l’écho d’une situation paradoxale inhérente à la contrée, à la fois bordée par l’eau et dans un même temps infertile. Le naufragé se présente ainsi comme une métaphore de son propre pays ballotté par une eau qu’il ne réussit pas à maîtriser et qui se contente de le faire dériver selon son désir. Ne charriant plus que des cadavres putréfiés, l’eau sépare, noie, fait disparaître et se présente comme un suppôt de la mort et de la folie « La folie : l’avant dernière porte avant l’antichambre de l’Enfer. » L’écriture se heurte au plein de l’eau mais qui instaure un état de vide, de solitude, elle apparaît à la recherche d’une âme bien complexe : celle d’un pays qui se noie. L’oppression prend ici le visage de l’océan et la question du jaillissement et de surgissement de l’écriture lorsqu’elle se heurte au vide s’impose. Elle se métamorphose en une charge littéraire contre une immobilité, une décadence politique qui violente Djibouti. L’outrage, la violence, le mépris sont alors décriés par l’ironie ; l’écriture de Waberi est incisive, l’ironie distillée dans le texte ouvre sur une nouvelle dimension, celle du non espoir. Car il n’y a rien à épargner, rien à sauver. Le système colonial autant que l’immobilisme des régimes issus de l’indépendance ne sont épargnés, Waberi débusque la moindre silhouette de l’opportunisme et de la lâcheté. Les étudiants revenus au pays après avoir séjourné à l’étranger n’apportent rien, ce sont des cerveaux modelés par un système qui n’est ni celui de Djibouti ni celui de ses réalités. Ils forment une nouvelle horde de colons plus insidieuse, qui ne cherche de solutions qu’en regardant vers l’Occident. La politique tourne en rond et chaque communauté est guidée par son besoin de reconnaissance, de pouvoir « Chaque ethnie a placé au sein et dans les entrailles du gouvernement un porte-parole qui ne doit jurer, prier ou gesticuler que dans sa langue d’origine[1]. » Le parlement ressemble ainsi à une piste de cirque au milieu de laquelle s’agite de tristes animaux politiques « Dés l’ouverture dons le Parlement grouille, chahute, clapote, jure, injurie, crie et pleure dans toutes les langues du pays[2]. » Quant au général qui gouverne le pays, il est représenté sous les traits d’un être lubrique dont la fertilité est apparentée à celle d’un animal « Le président, taureau géniteur de la population nationale[3] ». Cette image sera d’ailleurs reprise par la métaphore de la spermathèque dans la nouvelle « Chronique d’une journée d’Eden », cet établissement fécond dans lequel le pays tente de pourvoir à sa survivance y est célébré sous couvert de dérision. La fécondité verbale et sensuelle tente d’apporter un balancement à l’omniprésence de la sécheresse, symbole d’infertilité où semble réduit Djibouti. La population elle-même est présentée comme hachée, chaque ethnie faisant passer son propre intérêt avant celui de la jeune nation ; les hommes agissent tels des pantins n’agitant que du vent comme semble le dénoncer la nouvelle « L’éolienne ». Waberi ironise ainsi sur l’érection de ce monument devant lequel tous s’extasient « Les femmes et les enfants, coiffés et habillés avec recherche comme seul le bas peuple peut se le permettre, dansaient et chantaient pour accueillir l’organe de presse officiel et les irresponsables politiques[4]. » Et à l’auteur de conclure sur une antiphrase « Que voulez-vous notre peuple a toujours été sensible aux mots, faute de biens[5]. » et de considérer que le faste lié à cet événement ne réussit pas à occulter le caractère satirique des apparences.

Mais la politique n’est pas le seul problème qui pousse le pays vers le désespoir, il y existe des destins brisés auquel s’attache l’auteur. Dans « Une affaire à suivre », une femme prend la parole pour parler des souffrances endurées par les femmes « Il est bien connu le cannibalisme des hommes, ils abusent de nous et ce à tout âge[6]. » Une des principales oppressions que dénonce la narratrice concerne le culte de la virginité qui emprisonne les femmes dans leur corps. Mais elle évoque également la menace sourde qui pèse sur la vieillesse des femmes « Nos tempes blanchissent plus vite et plus sûrement que celles des hommes afin que ces derniers puissent nous rejeter plus vite[7]. » Ainsi le corps féminin est-il l’objet de toutes les dérives masculines, offert à leur moindre caprice « Ames silencieuses face aux cœur fanatiques. Terre de femmes occultées, abusées, contrôlées, excisées[8]. » Ces premières réflexions font place à une confidence inavouable et honteuse que la narratrice a longuement ménagé « Circoncise pour toujours, je porte dans ma chair les épines de la brousse[9]. » La sécheresse fait partie intégrante de ces femmes de Djibouti, elle se cherche un destin au milieu du capharnaüm imposé par les hommes et les éléments.

En marche vers un destin

L’impasse semble guider ces ombres de destins qui planent sur Djibouti, la nouvelle se prête alors au jeu du désenchantement dans Trames le second temps du recueil. La nostalgie y tient une place plus grande et donne un bref aperçu des rares distractions accordées aux habitants de Djibouti. Ainsi les salles de cinéma se présentent comme des lieux en pleine mutation dans lesquels les habitants ne reconnaissent plus leurs anciennes habitudes. La nouvelle « Odéon, Odéon ! » se présente comme un hommage à cet âge d’or du cinéma à jamais perdu. Mais la tombée en désuétude des lieux de l’image dans la capitale sonne surtout la mise à mort de l’imaginaire et marque profondément la société. L’apparition des vidéos annonce la fin de l’essor du cinéma, non épargné par la censure « Par une voie de conséquence, le seul cinéma ne fonctionne qu’une fois par semaine avec l’aide discrète de l’état qui redoute l’équation « un pays sans cinéma = une pays sans âme » mais censure, avec une belle inconstance, la moindre scène d’amour[10]. » Le cinéma se présente comme un art de la construction, de la représentation et le narrateur semble en mesurer l’importance pour pallier à la sécheresse intellectuelle, morale et politique qui règne sur Djibouti « Qui pourrait nous aider à en redessiner les contours sur la nappe du présent[11] ? »

La nouvelle « Ahmet », éponyme du nom du héros, intrigue par sa profondeur, un simple individu se retrouve ainsi mis au centre du questionnement sur la survie de la culture et des traditions du pays. Y est abordée le conflit des origines et de la dimension tragique que celui-ci revêt pour chaque homme « O cruelle parenté ! O destin tragique[12] ». Il tente ainsi d’expliquer le déclenchement des guerres fratricides entre les hommes d’un même clan, d’une même famille. Ahmet, blessé par l’histoire, réfléchit sur son propre drame familial et nous invite à basculer dans les ressorts de la tragédie. Les valeurs traditionnelles renversées laissent l’homme démuni face aux vicissitudes de son temps et dénotent l’obligation qui lui incombe de se positionner face à la dispersion qui semble menacer son univers.

Les figures du savoir sont largement sollicitées dans le texte, elles apparaissent comme des remparts face à la dispersion des richesses, des valeurs et à l’avènement d’une société sans croyance. Dans « Homme lambda et temps atomique », l’individu à la recherche de son identité se trouve écartelé au sien d’une époque où règne la dispersion. La recherche de figures titulaires passe par la célébration du mendiant, étrange passeur :


Chaque année, il a encore l’âge de ses rêves. Refusant de conjuguer l’avenir au passé, il tente de percer, pour nous, les longs couloirs du présent obscur
[13]

mais aussi par celle du père mort comme l’enfant de « Feu mon père revient ». La pureté qui émane de la mort permet à l’enfant de mesurer l’impureté de l’espace vital dans lequel il évolue et qui, plus que la mort, le sépare de son père ; par le biais du paradoxe, la vie devient effrayante à l’inverse de la mort vécue comme rassurante « Ma vie ne tient que sur un fil ténu : j’agonise de peur[14]. » La prière faite au père ne change rien, la fatalité est inscrite dans le destin, nul besoin de fuir « Où que tu ailles, quoi que tu fasses, tu emporteras ton pays sur ton dos et n’en déplaisent à ceux qui veulent se persuader du contraire, on ne peut pas s’exiler de soi-même[15]». L’appel pathétique sur lequel se clôt le texte renvoie le lecteur à la forme même du recueil, voué au morcellement, au fragment « Reviens, mon père, reviens pour recoller les morceaux de mon cahier nomade[16]. »

Le rêve d’un homme providentiel qui ferait le lien entre les cultures et les savoirs, qui les mêleraient jusqu’à les rendre équivalents est appelé de ses vœux par le narrateur de « Face de lune ». Le destin de cet enfant, entièrement tourné vers la cause de son pays, instrument de sa reconnaissance, apparaît comme l’ultime espoir « Elle savait créer un monde-fils à partir du monde-père qu’elle avait connu et choyé pendant une volée d’années[17]. » La solution transparaît dans l’évocation d’un savoir en marche, d’un futur de la connaissance comme le précise le muezzin de « Vues sur un mausolée ». Est-il question de la rencontre avec la mort ? Le narrateur laisse l’interprétation ouverte « Moi je consigne dans mon cahier étroit ce qu’il me fera comprendre[18]. »

Le recueil se clôt sur le portrait des « Gens de D. » dont l’identité ne fait pas de mystère, le pays n’est pas nommé par ce qu’il apparaît non fondé, en attente d’une véritable identité. Pourtant la célébration de la terre passe par l’adhésion de l’homme à sa propre fin, une sorte de memento mori conclue le texte et laisse envisager la mort comme une quête vers laquelle s’oriente la destinée humaine. Cette terre improbable se fait ainsi l’écho d’une réalité humaine, celle de la disparition, de la dispersion, de la sécheresse des corps ; une série de termes poétiques tentant de qualifier l’inqualifiable. La mort pareille à Djibouti se dérobe à l’assaut des mots « Mais l’important c’est la relation entre présence et absence, entre deuil et éveil, la vraie vie, c’est le seuil entre vie et mort[19]. » Sans toutefois basculer dans la mort la description du pays passe par l’évocation d’un état intermédiaire entre vie et mort, étrange lieu où l’écriture doit se frayer un sens entre la tentation de la disparition et celle du silence.


[1] Cahier nomade, Le Serpent à plumes « Collection Motifs », Paris, 1994, p.37

[2] Ibid, p.38

[3] Ibid, p.40

[4] Ibid, p.48

[5] Ibid, p.39

[6] Ibid, p.54

[7] Ibid, p.55

[8] Ibid, p.56

[9] Ibid, p.59

[10] Ibid, p.91

[11] Ibid, p.94

[12] Ibid, p.99

[13] Ibid, p.112

[14] Ibid, p.119

[15] Ibid, p.121

[16] Ibid, p.122

[17] Ibid, p.132

[18] Ibid, p.139

[19] Ibid, p.153

Waberi

Né en 1965 à Djibouti, Abdourahman Ali Waberi est l’auteur d’une thèse en littérature sur Nuruddin Farah. Actuellement en résidence à Berlin, depuis août 2006, il vivait depuis 1985 à Caen où il enseignait l’anglais. Il enseignera les littératures francophones aux États-Unis à partir de la rentrée prochaine. Nouvelliste au départ, attiré par le fragment, inspiré de contes, son recueil de nouvelles Cahier nomade publié au Serpent à Plumes en 1994 puis réédité en 1999, a reçu le Grand Prix de l’Afrique noire 1996. Cahier nomade est le deuxième recueil d’une trilogie sur Djibouti entre Le Pays sans ombre et Balbala.

En 2000, il publie Moisson de crânes chez Le Serpent à Plumes, l’un des dix textes écrits dans le cadre du projet initié par Nocky Djedanoum et proposé à dix écrivains africains non rwandais en 1998 : « Rwanda : écrire par devoir de mémoire ». L’éditeur présente ainsi cet ouvrage, p. 7 : « Saisi par l’urgence de rendre compte, en artiste, du génocide survenu au Rwanda, il a choisi l’essai, le témoignage, mâtiné de fiction. Il s’est pour cela rendu sur place, à deux reprises, en 1998 et en 1999, et il y a vu cette horreur qu’il décrit dans Moisson de crânes : les massacres à la machette, à la grenade, les émasculations, les viols, la mutilation de corps encore vivants, le désarroi, la peur, le dénuement… Une vérité historique quasi indicible dont il restitue les échos avec la force de l’écrivain et du poète ». 

Il publie chez Gallimard dans la collection « Continents noirs » Rift Routes Rails, variations romanesques en 2001 puis Transit en 2003. Son dernier ouvrage, Aux Etats-Unis d’Afrique a été publié chez Jean-Claude Lattès en 2006.

Abdourahman Ali Waberi, également critique, est signataire du Manifeste des 44 « Pour une littérature-monde en Français ».

Il dispose d’une interface web :

http://waberi.free.fr/

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