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Abdourahman A. Waberi

Abdourahman A. Waberi, Balbala

Un hymne à la résistance

par Virginie Brinker

Le quatuor subversif

C’est en 1997, 20 ans après l’Indépendance de Djibouti, qu’Abdourahman A. Waberi écrit Balbala, son premier roman, qui clôt sa trilogie sur Djibouti, initiée par deux recueils de nouvelles,  Le Pays sans ombre et Cahier nomade.

Balbala est une galerie de portraits, ceux de quatre résistants distingués par quatre parties dans l’œuvre. Le premier est celui de Waïs, un marathonien sportif de haut niveau, internationalement reconnu. Il est incarcéré en raison de sa « conduite à l’égard du pouvoir ». Elle ne nous est pas précisée exactement. Tout ce que nous savons, c’est que l’ « éditorialiste de l’unique organe de presse officiel » attaque violemment « la jeunesse mordorée qui crachine dans la soupe nationale, parce que en proie à un désarroi d’ordre existentique[1] ». On apprendra à la fin de la partie qui lui est consacrée que Waïs est jugé par un tribunal clanique pour les chefs d’accusation suivants : « insubordination et injure envers le Père de la Nation, réactivation d’association dissoute[2] ».

Vient ensuite le portrait de Dilleyta, un fonctionnaire révolté et poète. Suivent ceux de Yonis, docteur en pneumologie, et de sa femme Anab, sœur de Waïs, incarnant la résistance quotidienne : « Partout on l’exclut parce que, avoue-t-elle, je dis la vérité à une époque et dans un milieu où personne n’ose le faire[3] ». Après la mort de son frère Waïs, elle cherchera à éviter à son mari Yonis « la même fin tragique », « la même nuit carcérale ».

Dans le texte ces quatre personnages sont désignés par des périphrases telles que « le quartette de séditieux[4] » ou encore « les quatre chevaliers de cette dérisoire apocalypse[5] », non sans ironie. Il s’agit, en effet, de singer les expressions utilisées par les journalistes pour désigner le groupe, mais aussi de frapper son entreprise d’inefficacité, de stérilité, d’où l’ambivalence de l’ironie dans l’œuvre.

Un essai tragique

Balbala a des accents de tragédie car l’entreprise de Résistance paraît vouée à l’échec. Pour comprendre pourquoi, il s’agit de remonter aux sources de l’Histoire et du livre. Le titre désigne d’abord « le gros bidonville de tôles et de rocaille qui s’étend au sud de la capitale ». Il s’agit ainsi de circonscrire l’action dans un lieu frappé par le « destin-taudis[6] ». La pauvreté s’inscrit en effet dans un destin historique que l’auteur prend soin de retranscrire, si bien que l’on quitte la fiction pour le domaine de l’essai. C’est la colonisation, en tant que source de misère qui est d’abord vivement attaquée : « Depuis que les puissances européennes ont saucissonné l’Afrique, les territoires de la douleur sont légions dans cette Corne déshéritée[7] ». L’auteur prend ensuite soin de raconter, toujours par le biais du registre polémique, l’arrivée des premiers Européens à Djibouti (I, chapitre III ; I, chapitre IX).

Par ailleurs, l’essai historique prend des allures de véritable pamphlet lorsqu’il s’agit de démontrer la mainmise de l’Europe, et en particulier de la France, sur le pays, en dépit de la décolonisation, et donc de critiquer le régime en place :

La réputation de BMC (Bordel militaire de campagne) nous colle à la peau malgré l’époque avide d’ordre moral et de rigorisme islamique. Un désordre magmatique règne depuis la soi-disant indépendance octroyée par Giscard, l’ami des rois nègres, le diamantaire de l’Elysée[8].

L’écriture entre ici en résistance et bat en brèche toute forme de censure ou d’autoritarisme. Ainsi, le chapitre V, en prenant l’exemple de la chanteuse du groupe Gacan Macan, illustre l’absence de liberté d’expression. Comme Waïs, la chanteuse est emprisonnée car « elle a dit des choses, à ce qu’il paraît, des choses que personne ne voulait entendre[9] ». De même, le chapitre XVI de la deuxième partie, s’appuie sur l’exemple de Dabaleh Houmed, artisan incarcéré pendant une dizaine d’année, qui est devenu expert en torture, égrenant la liste des actes de tortures ignobles auxquels il a assisté (ou qu’il a subis) en prison[10].

Ecrire, un acte de résistance

L’œuvre, à bien des égards, apparaît comme une méditation sur les pouvoirs de l’écriture face à ce régime politique de douleur. Chaque personnage se livre à des réflexions sur l’acte d’écrire et l’on peut considérer (comme une remarque méta textuelle nous invite d’ailleurs implicitement à le faire) que les quatre résistants sont autant de figures de l’auteur : « On chuchote encore que les quatre personnages ne seraient que les voix intérieures d’un seul et même individu[11] ». Or, à travers ces médiations multiples, peuvent apparaître trois fonctions essentielles de l’écriture. D’abord, ce que nous pourrions appeler la fonction cathartique : « La plus terne des étoiles éclaire le pays et Waïs se doit d’écrire une longue et interminable lettre, une logorrhée pour ne plus penser, ne plus gémir, ne plus frémir, ne pas fermer les yeux[12] ». Mais écrire procède aussi d’une fonction testimoniale, dans la mesure où le régime autoritaire frappe l’écrit d’interdit. Ainsi, au sujet des échauffourées entre Issas et Afars ayant fait onze morts, nous pouvons lire :

Pourtant ce n’est écrit nulle part dans les cahiers d’écoliers et dans les archives de la petite République. D’ailleurs cette dernière n’a rien consigné pour l’instant ; elle se complaît dans l’anémie entretenue par les hautes sphères du pouvoir. Surtout ne rien écrire, ne rien dire : la vieille peur de toutes les autocraties. Ne rien garder, tout doit disparaître, pour ne pas transparaître. Falsifier, oublier[13].

Il s’agit donc par l’écriture de « rendre conte », pour reprendre le jeu de mots de l’écrivain congolais Tchicaya U’Tam’si, mentionné à la page 20. On peut enfin parler de « fonction monumentale » dans la mesure où l’écriture-témoignage lutte contre l’oubli et la mort :

Ecrire, voilà mon ultime parapet contre l’ennui, le silence et la béance infinie de la nuit. Chaque page est un pas vers la mort. Parler avant de disparaître, crier de toutes ses forces, écrire avant de mourir sous les coups des nervis moustachus[14].

Mais la question fondamentale ici concerne la manière, la façon d’écrire, d’autant que le dit et l’écrit apparaissent comme « colonisés » dans l’ouvrage. On peut le voir lorsque le ministre visite la prison où se trouve Waïs : « Visiblement [les détenus] sont déçus par l’ânonnement de l’apparatchik qui, ô Soubhanallah ! agrémenta son discours de maintes expressions françaises, pur jus journalistique[15] ». Le langage est un des instruments de la néo-colonisation ; il s’agit donc de s’attaquer à la langue française pour forger un nouveau langage. Ainsi, la presse désigne-t-elle Waïs et ses compagnons comme « le groupe de tous les dangers », et nous pouvons alors lire ce commentaire :

Dans cette expression naïve, tout plaide contre le mauvais goût des films de série B que nous offre généreusement la télévision publique française au titre de la coopération culturelle Nord-Sud et pour la défense de la langue de Rabelais, de Michelet et de… Mohamed Dib[16].

 

Dans cette mise à mal de la langue et la culture françaises comme instruments d’oppression, il est intéressant de constater le rejet de deux figures poétiques perçues comme négatives et ethnocentristes, Rimbaud et Mallarmé, comme s’il s’agissait, à travers eux, de rejeter la poésie. Balbala compte pourtant de nombreux passages de prose poétique tels que le début du chapitre IV : « Saisons nomades, saisons drapées dans les lambeaux du silence. Saisons de migration. Saisons de migraine et de rudes caravanes. Des ancêtres, souffrant d’insolation mentale, pataugent dans la boue de l’incurie[17] ». Mais l’écriture-résistante sera celle du pamphlet, l’écriture crue qui s’oppose aux euphémismes. A cet égard, le « troubadour » emprisonné, figure de l’auteur et allégorie de l’écriture, n’éveille l’attention de Waïs que lorsqu’il quitte le langage euphémistique pour « ses mots dès qu’il enfourche les Pégase de la colère[18] ».

C’est de cette dernière réflexion que naît l’étrangeté générique de cette œuvre entre roman et essai, entre poésie et pamphlet. Les méditations sur l’écriture, son pouvoir et ses modalités, auxquelles se livrent les personnages, sont donc retranscrites par l’écriture même de cette œuvre, perpétuellement en quête de son propre style. A.A. Waberi signe donc ici une véritable « forme-sens », qui en dépit de son appellation « roman », peut donc être qualifiée d’œuvre poétique au sens large.

Enfin, tout en nous signifiant que la Résistance est souvent un questionnement sur les moyens d’agir (les moyens stylistiques ici), l’auteur nous montre que la finalité, elle, ne doit nullement être questionnée. Elle va de soi : il faut (ré)agir, quoi qu’il en coûte, même si « la tâche est titanesque[19] ».


[1] Abdourahman A. Waberi, Balbala, Gallimard, Folio, 2002, p. 13 [1ère édition : Le Serpent à Plumes, 1997].

[2] Ibid, p.75

[3] Ibid, p.187

[4] Ibid, p.88

[5] Ibid, p.185

[6] Ibid, p.108

[7] Ibid, p.20

[8] Ibid, p.171

[9] Ibid, p.42

[10] Ibid, p.103

[11] Ibid, p.88

[12] Ibid, p.18

[13] Ibid, p.98

[14] Ibid, p.19

[15] Ibid, p.24

[16] Ibid, p.87

[17] Ibid, p.35

[18] Ibid, p.26

[19] Ibid, p.111

Waberi

Né en 1965 à Djibouti, Abdourahman Ali Waberi est l’auteur d’une thèse en littérature sur Nuruddin Farah. Actuellement en résidence à Berlin, depuis août 2006, il vivait depuis 1985 à Caen où il enseignait l’anglais. Il enseignera les littératures francophones aux États-Unis à partir de la rentrée prochaine. Nouvelliste au départ, attiré par le fragment, inspiré de contes, son recueil de nouvelles Cahier nomade publié au Serpent à Plumes en 1994 puis réédité en 1999, a reçu le Grand Prix de l’Afrique noire 1996. Cahier nomade est le deuxième recueil d’une trilogie sur Djibouti entre Le Pays sans ombre et Balbala.

En 2000, il publie Moisson de crânes chez Le Serpent à Plumes, l’un des dix textes écrits dans le cadre du projet initié par Nocky Djedanoum et proposé à dix écrivains africains non rwandais en 1998 : « Rwanda : écrire par devoir de mémoire ». L’éditeur présente ainsi cet ouvrage, p. 7 : « Saisi par l’urgence de rendre compte, en artiste, du génocide survenu au Rwanda, il a choisi l’essai, le témoignage, mâtiné de fiction. Il s’est pour cela rendu sur place, à deux reprises, en 1998 et en 1999, et il y a vu cette horreur qu’il décrit dans Moisson de crânes : les massacres à la machette, à la grenade, les émasculations, les viols, la mutilation de corps encore vivants, le désarroi, la peur, le dénuement… Une vérité historique quasi indicible dont il restitue les échos avec la force de l’écrivain et du poète ».

Il publie chez Gallimard dans la collection « Continents noirs » Rift Routes Rails, variations romanesques en 2001 puis Transit en 2003. Son dernier ouvrage, Aux Etats-Unis d’Afrique a été publié chez Jean-Claude Lattès en 2006.

Abdourahman Ali Waberi, également critique, est signataire du Manifeste des 44 « Pour une littérature-monde en Français ».

 

Discussion

Une réflexion sur “Abdourahman A. Waberi, Balbala

  1. J aime aux etats-unis d’afrique

    Publié par Mohamed moussa | 21 mars 2016, 13:47

Le tour du monde des arts francophones

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