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Comptes-rendus de lecture, Les rires du texte

Bessora, 53 cm

53 cm ou les tribulations ironiques d’une jeune ethnologue

en quête d’une « ca’t de séjou’ »


par Circé Krouch-Guilhem

Inspirée par sa propre expérience, Bessora écrit 53 cm en 1999. Elle y raconte l’histoire d’une belge, de père gabonais et de mère suisse, enceinte de surcroît, qui souhaite vivre en France, en qualité de « gaulologue » pour y étudier les mœurs et coutumes de ses habitants : « J’ai vingt et un ans et j’entends bien me consacrer à l’ethnologie des peuples primitifs, inventorier leurs talismans[1] ». Elle se met alors en quête d’une « ca’t de séjou’ » : le « talisman ».

Bessora utilise ici les discours et les disciplines naturaliste, anthropologique et ethnologique racialistes afin de rendre compte de l’absurdité et de l’aberration de telles démarches. Ce sera ici l’essentiel de notre propos. Appliquées ici au monde occidental qui s’en est tant servi au XIXème siècle pour étudier toutes les populations colonisées, elles produisent un décalage forcément comique, décalage du même acabit que celui qui fait rire dans Candide de Voltaire. Zara ne cesse d’interpréter tous les comportements en fonction de ses connaissances ethnologiques, des épisodes plus « drôles » les uns que les autres se succèdent et rendent compte de son expérience en milieu « citadogène » : les titres des 29 chapitres, tous construits sur le même modèle, en sont un exemple révélateur[2]. L’animateur du Gymnasium est, p. 48 « un eurasien » qui prononce « des incantations » ; la machine à composter les tickets de métro : « un totem, de grosses portes en acier protégées par des moulinets en fer » « rassasié par Ticket ». 53 cm tend à provoquer rire franc mais surtout rire jaune chez le lecteur qui prend conscience, s’il n’en était déjà avisé, de la violence de ces démarches[3]. Car l’humour ici n’est point gratuit : il est au service d’une démarche critique d’autant mieux comprise et efficace qu’elle passe par le rire. Et le décalage, les changements de ton, de registres et de genres sont les moteurs de cette critique. L’épisode de l’escalade du mont préfectoral[4] fait sourire, rire même, en voici un bref extrait :

L’ascension du mont préfectoral est un rite purificateur ; il rend la présence immigrée métaphysiquement acceptable aux yeux des représentants gaulois. Il permet de passer du statut de sans-papiers au statut intermédiaire d’ex-sans-papiers, et enfin, au statut plus ou moins définitif de futur-sans-papiers.

Le rite de l’ascension du mont préfectoral a lieu une fois l’an. Dans le temple sacré, on rencontre une prêtresse, et on lui offre une pâte séchée de fibres végétales broyées, papier, symbole animiste chez les Gaulois. Papier est parfois recouvert d’écriture, une forme primitive de langage. Les Gaulois auraient hérité cette écriture d’anciens colons, l’ayant eux-mêmes héritée d’anciens encore plus anciens que les anciens[5].

Bessora choisit de marquer typographiquement, par les italiques, et par conséquent scientifiquement des mots qui appartiennent à cette réalité, à ce peuple « citadogène ». Elle choisit de détourner, de retourner le regard ethnologique, produisant un effet comique : Zara veut obtenir une « ca’t de séjou’ » dans un simple but esthético-exotique et lucratif. Son objectif est d’en faire une œuvre d’art à mettre dans les musées (Gugenheim, Beaubourg, le MOMA de New-York, le MIKO de Tokyo…) de la même manière que les occidentaux ont pu piller l’Afrique noire, en particulier, de ses objets d’art pour en faire des objets d’art primitif qui remplissent les musées occidentaux. Elle est déçue de fait lorsqu’elle se rend compte qu’elle n’est pas un objet unique mais au contraire reproductible.

Zara échoue souvent à reconduire sa ca’t de séjou’, et finit par se transformer, quelques années plus tard, en planétologue :

Pour le petit temple, il y a sept ans, un gaulologue suffisait ; mais pour la grande préfecture que je viens d’appeler, et que je compte explorer pour éclaircir ce problème de ca’t de séjou’, un planétologue s’impose : il était indispensable de me muter, génétiquement parlant.

Me voici donc gaulologue génétiquement modifié en planétologue. Mais à qui dois-je cette agression chromosomique miraculeuse ?

[…]Ah, la conquête du cosmos. Que le côté obscur de la force soit avec moi. Ma mission consistera à trouver, à la préfecture de la cité, la réponse à cette question : la clandestinité de Marie est-elle un critère suffisant pour la classer dans une espèce extraterrestre[6] ?

Ce n’est alors plus l’ascension du mont préfectoral qu’elle accomplit, elle se rend en « navette (le métro) » en « Zorgie-Préfecture », en tant qu’ « Extrazorgiaque » par conséquent, conduite par Luke Skywalker.

Pour dénoncer le racisme, l’injustice et l’intolérance bureaucratiques, ses dysfonctionnements, elle retranscrit sur un mode cocasse et décalé les différents entretiens téléphoniques ou non de Zara avec la CAF, les préfectures, la DDASS… Son écriture est notamment traversée de néologismes « cliniques » évocateurs : nous retiendrons par exemple que Zara est « malade de l’immigrationnite clandestinoforme[7] ». En ce qui concerne l’administration, Luke Skywalker lui avoue : « Tu sais, depuis la Seconde Guerre mondiale, certains fonctionnaires sont parfois victimes d’horribles expériences, dont la sympathectomie, l’ablation des nerfs sympathiques. Ils deviennent donc antipathiques, ou apathiques[8] ».

D’autres occurrences relèvent plus clairement de l’humour noir, du cynisme, c’est le cas avec la réception qu’elle fait du film Pocahontas de Walt Disney :

J’ai adoré Pocahontas, de Walt Disney, l’histoire de cette Indienne bronzée amoureuse de John Smith, ce chasseur de Peaux-Rouges pédophile. Comme il y avait beaucoup de chasseurs de Peaux-Rouges, un jour, Pocahontas, de son vrai nom Mataoka, fut kidnappée par un gentil colon et chargée sur un navire. Mais, comme les chasseurs-colons sont gentils, ils la libérèrent en échange d’une rançon et d’un mariage arrangé avec un gentil planteur blanc, John Rolfe. Ils la baptisèrent Rebecca, détruisirent son village et l’emmenèrent en Angleterre, où, avec une douzaine d’Indiens, elle exerça la profession de bête de foire. Quand elle est morte, elle avait vingt-deux ans. Un jour peut-être, Disney fera œuvre d’historien du judaïsme avec un dessin animé du même genre que Pocahontas : Anne Franck, l’histoire d’une juive de couleur blanche amoureuse d’un nazi de couleur moustachue, Hitler. Il y aura beaucoup de petits chasseurs de Peaux-Juives et un jour, Anne sera razziée et déportée dans un camp de  concentration, où elle réfléchira beaucoup, en lisant Pol Pot et Milosevic à Hutuland, une bande dessinée rwandaise[9].

Ce passage écrit sur un ton faussement naïf est clairement polémique, en un petit nombre de lignes, elle montre sans la critiquer ouvertement la violence de ce dessin animé pour enfants qui véhicule clairement une idéologie néo-coloniale et surtout raciste. Le ton choisi est particulièrement juste, en comparant l’histoire d’Anne Franck à celle de Pocahontas, elle tient à avertir le lecteur occidental de l’immoralité que contient ce dessin animé, qui va à l’encontre de toute vérité historique.

Tout ceci nous amène d’ailleurs à réfléchir sur ce qui a motivé le(s) commentateur(s) de 53 cm qui a/ont qualifié Bessora de « petite nièce exotique de Queneau, Jarry et Voltaire[10] » : ont-ils réellement lu ce livre et compris son message ? Bessora transcende et surtout rejette cet exotisme et inscrit Zara dans la modernité :

Sache que je prépare, dans mon laboratoire cytogénétique, l’avènement de la ca’t d’identité ch’omosomique. Vous les citadogènes l’ignorez encore, mais le vrai référent identitaire n’est ni la musique gréco-albinos, ni la mythologie negro spiritual. Ah ! Ah ! C’est la combinaison de quarante-six chromosomes ! Et surtout les gènes qui y sont inscrits ou qu’on peut y inscrire.


[1] Bessora, 53 cm, J’ai Lu, Paris, 2001 [Le Serpent à Plumes, 1999], p. 26.

[2] Quelques exemples : « 4. De l’humanité dans le règne du mal… » ; « 12. De la clandestinité dans le règne monoparental… » ; « 21. De l’émotivité dans le règne lacrymal… » ; « 28. De l’idioteté dans le règne sentimental… »

[3] C’est très clair p. 33, 35-36, p. 42-43.

[4] Bessora, 53 cm, op. Cit., chapitre 6 : « de la laïcité dans le règne clérical », p. 26-32.

[5] Ibid., p. 29.

[6] Ibid., p. 133-134.

[7] Ibid., p. 77.

[8] Ibid., p. 137.

[9] Ibid., p. 21-22.

[10] Qualification que les éditeurs n’ont pas manqué de reproduire sur la quatrième de couverture dans l’édition J’ai Lu.

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