Vous lisez...
Comptes-rendus de lecture, Les rires du texte

Félix Leclerc, Dialogues d’hommes et de bêtes

Les fables amères de Félix Leclerc

par Sandrine Meslet

Le rire que distille l’auteur québécois dans ses chroniques, dans un premier temps radiophoniques, a fait grincer des générations d’auditeurs et de lecteurs, car le rire québécois y déploie tous ses artifices pour faire se côtoyer l’âme humaine et l’âme animalière. Félix Leclerc tente ainsi d’explorer l’homme à travers la figure de l’animal, il reprend une tradition chère à Esope et à La Fontaine et fait se correspondre deux univers par le biais d’un rire complexe et paradoxal à l’image de l’humanité et de ses dérives.

La fantaisie est la première à être mise sur le banc des accusés par les hommes, elle apparaît comme la cause d’un dérèglement de l’ordre social. Elle se situe au centre de la première chronique intitulée Sandale, dans laquelle nous assistons au procès d’un conducteur de bus accusé d’avoir changé son itinéraire et conduit ses voyageurs de la ville à la campagne. C’est sous l’influence d’un être incarnant la liberté, Sandale, que le chauffeur a succombé à l’appel de la liberté. Sandale incarne cet appel de la liberté dans le texte auquel le juge reproche au chauffeur d’avoir succombé « Qu’est-ce que c’est que cette fantaisie[1] ? » Car l’homme n’est qu’un maillon au sein de l’étrange chaîne urbaine, seule sa fonction est explicitée dans le texte alors que son nom n’apparaît jamais. Toute fantaisie doit être reléguée aux fins fonds de l’âme humaine. Le dialogue entre le chauffeur et Sandale révèle toute l’absurdité d’un quotidien, ce dernier se présente comme une succession d’événements qui se répète, sans justifier de sens. L’homme abandonne à la ville ses origines, ainsi la campagne lui apparaît immaculée, définitivement enivrante et porteuse d’espoir, pourtant lorsqu’il trouve une issue il semble être déjà trop tard. L’évocation du drame moderne passe par cette vision d’une humanité enchaînée, succombant sans réflexion à une liberté qui la dévore et qui s’avère au bout du compte une nouvelle impasse.

Il est tour à tour question de la difficulté de l’être face à son milieu que ce soit celui de la ville ou bien celui de la campagne, mais aussi de la difficulté pour les êtres de communiquer. Le rire naît de l’écart tragique entre les situations et la tonalité, inscrite dans le registre de la fantaisie. Animal ou humain, l’être est au centre du questionnement de l’auteur, c’est par l’intermédiaire d’un rire sarcastique et sans illusion que se déploie la force de l’écriture de Félix Leclerc. En renonçant petit à petit à leur fantaisie, les hommes fondent le monde à leur image.

Le titre de la seconde chronique est, quant à lui, trompeur à bien des égards, l’Histoire de cinq petits lapins ne doit pas s’envisager sous l’apanage d’un conte pour enfants, de même que le caractère naïf de leurs noms TrottePesant, Rondudu, Nezenl’air, OreilleDéchirée, Myope, lesquels s’inscrivent dans un registre léger en décalage avec la violence qui s’immisce dans l’histoire. Les lapins sortent ici du monde de l’enfance pour intégrer un univers plus cruel. L’apprentissage de cette fratrie de lapins tourne progressivement au drame de l’être humain ; c’est par l’intermédiaire des types que Félix Leclerc avance dans sa fiction, les lapins illustrent chacun une tendance de l’âme humaine comme la cruauté, la sagesse ou encore la sensibilité. Les prises de parole du narrateur commentent les situations par le biais de didascalies ironiques, Félix Leclerc écrit et se moque. « Quand je vous disais que c’était une maman très dévouée, vous voyez bien[2] ! » Car la mère ne réussit pas à sauver ses enfants, la famille est en soi une micro société dans laquelle s’immisce la haine des autres et de soi. Le sang fait alors son apparition au milieu du jardin :

 

Un soir, il y eût une bagarre entre Trotte-Pesant et Oreille-Déchirée. Ils se battirent. Sur les fleurs qui embaument, il y avait du sang et Rondudu était derrière qui léchait le sang de ses frères[3].

 

Une tension dramatique cède le pas à la naïveté des réponses des lapereaux à l’école maternelle, bientôt la fable se métamorphose en leçon sur la condition humaine. Le parcours de chaque lapin semble prédéterminé dés l’enfance, où se joue l’apprentissage de valeurs et de contre-valeurs ; chacun se retrouve alors face à son destin. Mais Félix Leclerc n’oublie pas le rire, même s’il est amer et sans illusion celui-ci vient clore la chronique en rappelant au lecteur-auditeur la présence humaine attendue et longtemps repoussée. En effet, ces lapins dépendent bien du bon vouloir de leur propriétaire, lequel arrive pour prélever le plus gros TrottePesant et en faire un civet.

Puis l’auteur termine sur une pirouette lorsqu’il évoque le destin de Rondudu « Encore question de chatte là-dessous[4] » et sur un souhait adressé directement à son lecteur « Grand bien vous fasse à vous également[5] ».

La condition humaine ainsi que la condition animale n’empruntent pas les voix du rire sans poser la question de ses limites, le lion de la chronique Au cirque s’interroge sur le sens de sa soumission à l’homme. Le lion dépressif fait entendre la voix de sa désillusion auprès de ses compagnons du cirque, sans qu’aucun d’eux ne réussisse à empêcher le drame. Tour à tour l’éléphant, l’otarie et la girafe apportent leur pierre à l’édifice verbal qui tend à réhabiliter la condition animalière sous celle de l’homme, la girafe a bout de souffle propose une alternative qui illustre le mépris qu’elle porte au lion « Si tu veux te suicider, toi, fais-le sans déranger tout le monde[6]. » Car les choix libertaires du lion ne dérangent personne à condition qu’il les garde pour lui, la solitude est le maître mot dans l’univers du cirque où chacun marche pour soi. Pourtant rien ne semble arrêter le lion qui finit par commettre l’irréparable en tuant le dompteur, loin de retrouver sa liberté, son geste lui coûte la vie, et les savanes regrettées ne demeureront qu’un rêve. Dans la nichée un autre personnage laisse aussi apparaître une sensibilité inattendue et touchante, il y est question d’un paysan qui décide d’adopter des enfants pour rendre le sourire à sa femme stérile. Le vocabulaire animalier qui accompagne cette adoption rend le geste du paysan touchant peut-être même plus authentique, c’est le langage d’un homme du cru plus habitué aux animaux qu’aux hommes. Pourtant progressivement se noue avec un des enfants une relation d’amour inattendu, son portrait est tracé à tendrement par la voix pudique du paysan :

 

Quand il avait bien mangé, bien ri avec ses petits frères et sœurs, quand il était heureux, il prenait la rampe de l’escaler à deux bras, il se renversait la tête au ciel, puis il faisait han han. Content de vivre, tout bonnement, comme un arbrisseau crochu s’étire au soleil, content[7].

L’enfant sourd est l’enfant d’une révélation inattendue, d’un apprentissage de la tendresse, sa disparition plonge le paysan dans une grande tristesse mais lui laisse à l’esprit le souvenir impérissable de l’amour « Tic-tac ! Avec le cœur. Tic-tac, le cœur, sentir[8]. »

Le rire s’invite subtilement au banquet verbal de Félix Leclerc, le conteur prête tout son talent à l’évocation d’une humanité complexe et dérisoire. Tour à tour maîtres de leur destin et entièrement liés à ses vicissitudes, les personnages se rapprochent du héros de la tragédie enchaîné à un fatum qui le dépasse.

Sandrine MESLET


[1] Dialogue d’hommes et de bêtes, BQ Livre de Poche, 239 p, 1992 (1949 pour l’édition originale) p.11

 

[2]  Ibid p.38

[3]  Ibid p.42

[4]  Ibid p.47

[5]  Ibid p.49

[6]  Ibid p.145

[7]  Ibid p.57

[8]  Ibid p.59

Advertisements

Discussion

Pas encore de commentaire.

Le tour du monde des arts francophones

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s

Tous les dossiers

%d blogueurs aiment cette page :