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Jean Metellus

Jean Métellus, Voix nègres, voix rebelles, voix fraternelles

Jean Métellus et l’amour de l’engagé

par Lama Serhan

Dans une interview qu’il accorde à l’émission « La langue française vue d’ailleurs » sur Radio Méditerranée le 24 décembre 2000, Jean Métellus explique que Voix nègres Voix rebelles paru en 2000 aux éditions Le Temps des cerises est un miroir de cette lutte dans les années 1960. Cette oeuvre réunit donc un ensemble de poèmes autour de figures de proue de la lutte pour la reconnaissance de la négritude. Nous y retrouvons Martin Luther King, Albert Luthili, le champion Cassius Clay, Lumumba le grand, Amstrong, Steve Biko et Mandela. Les poèmes n’ont pour titre que le patronyme de ces figures.

Ce projet qui a vu naissance dans ses années étudiantes connaît une première édition en 1992 avec pour titre simplement Voix nègres. L’édition de 2000 fut réajustée non seulement au niveau du contenu mais aussi dans l’appellation, Métellus entend ainsi soumettre l’attention du lecteur sur le caractère combatif des personnes évoquées. Puis en janvier 2007, fleurit une nouvelle édition intitulée Voix nègres voix rebelles voix fraternelles dans laquelle il ajoute des personnages qui ont en commun non plus uniquement le combat pour la négritude mais également celui pour la liberté. C’est ainsi que nous retrouvons Ernesto Che Guevara, Lucien Gontran…

A travers des personnages que Métellus estime essentiels au monde, il entend offrir à ses lecteurs un panorama de l’engagement qui prend l’être tout entier. Cette volonté de revenir sur son ouvrage laisse penser que le livre est une œuvre ouverte. Mais ici c’est l’auteur lui-même qui le décide et non plus le lecteur comme le suggère Umberto Eco dans L’œuvre ouverte. Ce « work in progress » parait plus aisé dans le genre poétique, puisque celui-ci coordonne une œuvre autour d’un thème, d’un sentiment, d’un état des lieux au moment de l’écriture. En choisissant de mettre en œuvre un ouvrage hommage, Métellus crée une  sorte de porte « ouverte » dans laquelle se fondent les multiples pourfendeurs de l’esclavage et de l’anéantissement des droits humains.

Notre étude portera essentiellement sur le second recueil de cette série, c’est-à-dire sur Voix nègres Voix rebelles. Elle se limitera à dégager l’intrusion historique dans l’écriture poétique. Comment la poésie peut dépasser l’esthétique et devenir elle aussi le lieu de l’Histoire.

Au-delà d’un véritable ancrage de son écriture dans l’imaginaire haïtien, nous allons souligner dans cette réflexion une des inspirations de la personnalité si multiple (écrivain, dramaturge, essayiste, poète et médecin spécialiste en neurologie, docteur en linguistique) de Jean Métellus : celle de son admiration pour les hommes engagés dans la cause du peuple noir.

Chaque poème est un chant de louanges sur les prises de position de chaque sujet. Ils se lisent comme des leçons de vie. Tel un saltimbanque informant les hommes, Métellus offre une poésie didactique. Il reprend ainsi une ancienne voie de la poésie qui consistait à incarner les exploits de figures mythologiques. Même si les personnes dont il évoque les traits sont des êtres « vivants », celles-ci sont devenues, de par leur parcours, des emblèmes. Que ce soit martin Luther King et son fameux discours, Cassius Clay et son initiative de créer des championnats du monde à l’intérieur de l’Afrique, ou encore Mandela qui connut une longue période d’emprisonnement due à sa lutte contre l’apartheid avant de devenir président de l’Afrique du Sud… Dans l’interview précédemment cité, Métellus définit ce style de poésie comme des « biographies poétiques ».

Nous pouvons d’ailleurs le constater dans la construction des poèmes qui se composent aussi bien de portraits, au sens descriptif du terme, que de références  historiques.

Prenons par exemple le poème « Martin Luther King 1929-1986 », nous notons dès le titre une indication biographique, tandis que les premiers vers sont quant à eux fictionnels :

Dans le miroir, dès l’aube, au moment du rasage

Il contemplait les joues pulpeuses de son visage

Une moustache sans faute sur les lèvres éloquentes

Témoin des ruses déjouées, des mensonges traqués

Illuminait son teint, son sourire et sa bouche

Et avivait encore l’éclat de son regard[1]

Le lecteur partage avec Métellus le bonheur de voir apparaître grâce au pouvoir de la fiction, la figure de Martin Luther King dans son intimité. Cependant le projet de l’auteur est de mettre en écrit dans une forme poétique des véritables récits de vie, la fiction n’y est que partielle, la réalité quant à elle est surtout décelable dans la transposition de la parole. Ce procédé surgit de différentes manières, soit dans la précision de l’émanation d’une idée : « la liberté n’est jamais libre, murmurait-il » (page 21), soit par la prise de parole du personnage lui-même : « Je pique comme l’abeille / Je vole comme un papillon / Mes gants t’effleurent[2] » ou encore dans la transposition d’un écrit qui se trouve alors mis en valeur typographiquement par des guillemets : « A la rédaction de la Charte de la liberté : / ‘ nous lançons un appel… ‘ » (page 123). Ainsi que le titre du recueil l’explicite, ce sont les voix de ces hommes que Métellus désire retranscrire.

Le poète alterne donc entre une vision inventée du personnage et la réalité de ses actions comme nous l’avons vu par des reprises de discours, textes, paroles mais aussi par une datation précise des événements survenus dans la vie des personnages :

La libération de cette Afrique australe

Enserrée dans les filets de l’apartheid

(…)

Obtiennent sa libération 27 ans et 190 jours plus tard

Mandela sort libre à 71 ans[3].

Mais avant Steve Biko que de morts sans témoin

Constatées froidement par la police

A Pretoria, depuis le 5 septembre 2003[4].

Martin Luther King imagina le boycott

Des transports en commun, des promenades aux squares

Son association non-violente assigna

Toutes les compagnies devant les tribunaux

Ce fut le triomphe du droit, de la justice[5]

Dans ce poème sur Martin Luther King nous pouvons aussi remarquer que le champ lexical dominant est celui de la spiritualité et de la foi « refusant l’anathème, bénissant les ennemis », « rendez grâces/ Entrelacez la passion vive à la joie pure », « en prêchant le pardon » « terre promise » « à prier. /A aimer Dieu ». Cet agencement est un rappel de la profession de Martin Luther King, pasteur. De cette manière Métellus entend mettre en filigrane la base même de son personnage. Chaque hommage véhicule des impressions appartenant totalement à l’univers de la figure invoquée. Ainsi le poème sur Cassius Clay qui allie dans sa forme l’univers du boxeur. Et cela notamment dans les strophes décrivant son jeu :

Dansant autour du challenger

Il en prédit la chute

Avec une précision chaque fois plus étonnante

Il fixe le round pour Moore

Et il a raison

Il le prédit pour Liston

Et il voit juste

Dès la fin du combat

En épigrammes impertinentes

Il annonce ses futures victoires[6]

Des vers courts traversent l’ensemble du poème, imitant ainsi les coups portés à l’adversaire.

C’est ici que convergent poésie et histoire, dans le désir d’allier esthétique et mémoire. Les effets de style sont nombreux mais ils soutiennent un véritable discours historique. Dans le livre d’entretien avec Françoise Naudillon, Métellus formule cette concordance en citant Sartre : « la poésie noire n’a rien de commun avec les effusions du cœur : elle est fonctionnelle, elle répond à un besoin qui la définit exactement[7] ». Là, dans Voix nègres voix rebelles, le besoin est de dire d’une autre manière que dans les manuels d’Histoire, de celle qui rappelle l’oralité des origines, de celle qui entend clamer dans la beauté, la force de la lutte pour la liberté et cela à travers un homme qui se sent appartenir totalement à la négritude : « L’histoire de mon pays me permet de vivre verticalement car c’est le pays qui, malgré toutes ses difficultés, a donné sa carte d’identité au nègre où qu’il vive. »[8]


[1] In Voix nègres voix rebelles, Jean Métellus, éditions Le Temps des cerises, 2000, page 7.

[2] Ibid., page 49.

[3] Ibid., page 132.

[4] Ibid., page 98-99.

[5] Ibid., page 9.

[6] Ibid., page 48.

[7] In Des maux au langage à l’art des mots, entretiens de Métellus avec Françoise Naudillon, éditions Liber de vive voix, 2004, page 118.

[8] Ibid., page 132.

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