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Musique et spectacle vivant, Wajdi Mouawad

Wajdi Mouawad, Visage retrouvé

                                 Visage retrouvé[1] de Wajdi Mouawad, le retour à l’origine

par Lama Serhan

Wajdi Mouawad est donc un dramaturge prolifique, mais au milieu de ce paysage théâtral surgit, en 2002, un roman : Visage retrouvé. L’écriture dramatique de Wajdi Mouawad fonctionne en boucles, en répétition, en rappel ; ses fantômes d’enfance comme la guerre ou l’exil l’obsèdent et créent des fils entre ses pièces. L’espace d’écriture devient le reflet de sa propre existence. Mais l’Histoire, comme sa propre tragédie, y côtoie le mythe voire la légende et l’espace scénique, par les virements de temps et de lieux, explose en mille morceaux. Le théâtre trouve sa fonctionnalité dans les rapports que l’homme entretient non seulement avec le monde dans lequel il vit mais aussi avec le corps lui-même. Viol, mort, déplacement, revenants, personnage imaginaire, le corps du personnage dans les pièces de Wajdi Mouawad est l’incarnation de l’humanité dans ce qu’elle a de plus intime. En s’essayant au genre romanesque il n’abandonne pas ses thèmes de prédilection et cette manière de tisser des liens entre ces écrits.

Visage retrouvé se situe dans notre temps, au pays d’accueil de l’auteur, dans sa ville d’adoption. Le protagoniste central est Wahab, l’incipit du roman le place dans son enfance. Ce préliminaire au roman nommé « Avant la lettre, le temps » se compose de huit courts chapitres allant de ses quatre ans à ses sept ans. C’est Wahab, le petit garçon, qui y est le narrateur de sa vie. Il raconte son quotidien d’enfant, à travers ses yeux d’enfant. C’est le jardin qu’on arrose, les bagarres dans la cour de recréation, les trajets en voiture avec la famille. Puis la tragédie. Le début de la guerre est inconcevable pour l’enfant et passe au début par la radio de la voiture « A la radio, pas de musiques, pas de chants. Une voix parle. Des mots que je ne comprends pas » (page 18). Incompréhension jusqu’au moment où la guerre surgit face à lui dans une scène qui, par ailleurs, revient dans les écrits de Wajdi Mouawad puisqu’il en a été lui-même témoin. C’est l’embrasement du bus de palestiniens en 1975 qui marque le début de la guerre civile libanaise (1975-1990). Le lieu de l’écriture est alors précisé à ce moment-là. L’espace évoqué jusqu’ici est une maison dans les montagnes, le jardin qui la jouxte ou encore l’école mais sans aucune nomination. Avec cet élément historique le lecteur démarque le pays où se situe l’enfant.

De même ce feu dévorant les passagers du bus donne naissance à la Mort personnifiée dans les yeux de Wahab par « une femme vêtue de noir (…) Ses mains et ses bras sont de bois, son visage voilé. Cette femme n’existait pour personne avant. Elle est née du feu.» (p. 23). Surgit alors le leitmotiv né dans la pièce Incendies et qui explosera dans chacune de ses mises en scènes « l’enfance est un couteau planté dans la gorge », la peur de l’enfant dans cet univers de guerre avec un quotidien ponctué de bombes est une blessure béante à jamais ouverte.

Nous nous attardons sur ces petits chapitres puisqu’ils sont aussi l’amorce d’une cassure dans la temporalité et d’une nouvelle manière de voir le monde qui fait que le narrateur ne peut plus parler en son nom. En effet ce préambule place le temps comme entité concluant chaque chapitre par « le temps passe ». Suite à cette douleur « le temps passe, mais je ne sais plus comment ». Le roman se meut alors dans un temps arrêté, Wahab a quatorze ans au premier livre et dix-neuf ans au second. Les années ne se succèdent plus. C’est aussi la place de Wahab dans le discours qui se métamorphose dès la fin de cette annonce « Je voudrai tellement ne plus dire « je », ne plus m’occuper de rien. Je voudrais tellement que quelqu’un dise « il » pour moi, qu’on me débarrasse » (page 27). Le pacte d’écriture romanesque se situe exactement dans cette phrase. Alors que l’auteur dramatique propulse une histoire dans la voix de plusieurs personnages s’adressant en leurs noms propres, le roman permet ce glissement du point de vue. Nous comprenons aussi que Wajdi Mouawad use de la particularité de ce genre afin de mieux dessiner la psychologie de son personnage.

Enfin le roman débute et se décline en deux livres. Nous avons dans le premier livre le personnage Wahab dans sa quatorzième année, il passe d’un premier chapitre « la peur » à un deuxième chapitre « la beauté ». Puis le deuxième livre ne se constitue que d’un seul chapitre « la colère ».

Wahab vient d’avoir 14 ans et comme cadeau d’anniversaire il reçoit la clé de l’appartement familial, symbole de sa sortie de l’enfance. En rentrant chez lui après l’école, l’appartement a subtilement changé. Une moquette rouge longe le corridor d’entrée. Sa chambre est, elle aussi, différente de celle de ses souvenirs. L’endroit où il rêve, révise ses cours, l’espace qui lui appartient dans cette maison n’est plus en sa possession. Mais cette première surprise passant, c’est un drame encore plus violent qui lui arrive. Les  femmes de sa famille ne sont plus celles qu’il connaissait. Leurs visages ont disparu. Il ne reconnaît plus sa sœur, et, comble de cette métamorphose, sa mère « une petite femme, maigre, pâle, voûtée, avec une longue chevelure blonde descendant jusqu’au milieu du dos. Wahab la contemplait les yeux grands ouverts. Je n’ai jamais vu cette femme de ma vie ! Ce n’est pas ma mère ! » (p. 41). Après plusieurs interrogations sur le pourquoi de ces changements, il a la conviction d’être devenu fou. Il partage cette appréhension avec Colin, son meilleur ami. « Je voudrai que tu gardes un secret (…)- Voilà. Je suis fou » (Page 66).

Dans ce bouleversement le seul repère qui lui reste est son père. Nous retrouvons cette idée dans le théâtre de Wajdi Mouawad. Dans ses pièces, la mère est souvent synonyme de silence (Incendies) et le père se place comme le détenteur des secrets. Il est celui qui revient de parmi les morts afin de consolider la vérité (Littoral). Le fantastique et l’imaginaire ont aussi une part importante dans son œuvre. Cette immersion de l’univers fantasmatique dans une réalité historique voire autobiographique démontre une volonté d’ancrer le récit dans une forme de légende.

 Commence alors la fuite, l’errance de Wahab. Il décide de partir loin de ces visages devenus inconnus. La fugue se fait le long des avenues interminables de cette ville froide, enneigée. Elle débouche alors sur un croisement de chemins. Une rencontre se fait entre Wahab et Maya, jeune fille muette après avoir perdu son frère Julien. Wahab, qui trouve dans la quête de Maya sa propre quête du sens, devient dans les yeux de Maya et dans son silence un visage retrouvé. Il la maintient dans le mensonge non pas par cruauté mais par connivence de douleur. Tous les deux sont traversés par une peur personnifiée. Pour Wahab c’est la femme aux membres de bois et pour Maya ce sont les loups qui dévorent. Pour les deux il y a présence d’un déchirement, d’une annihilation du corps au cœur même des peurs enfantines. Pourtant « la peur » du premier chapitre a cédé la place à « la beauté » dans celui-ci. Wahab trouve de l’apaisement dans les yeux et le mutisme de Maya et se plait à s’imaginer en frère disparu. C’est en dehors de chez soi, loin du quotidien que peut se construire l’initiation de son identité. Le visage n’est-il alors que le miroir, le reflet de nos attentes de l’autre ?

Néanmoins ni Maya ni Wahab ne retrouvent les êtres qu’ils cherchent. Wahab est reconnu par le père de Maya et aussitôt ramené chez lui.

Le deuxième livre présente un Wahab peintre qui cherche à coups de pinceaux le visage de sa mère. Inlassablement il peint, « ce geste de couleur » (page 199) dans « la colère ». Ce visage, il le tient ancré dans sa mémoire et il lui donne le souffle de la création. Peindre devient pour lui une « réconciliation » (page 200) avec sa mère. L’art est une thérapie. Qu’aurait-il pu donc exercer d’autre dans la vie sinon un métier le rapprochant de la recherche de sa mère ?

Dans cette dernière partie le point de vue revient à Wahab. Il est à nouveau le narrateur de sa propre vie. Ce virement est motivé par la mort annoncée de sa mère.  « Avant c’est comme si quelqu’un parlait pour moi…faisait le récit de ma propre vie. Comme si je disais « il » pour moi. Voix intérieure…Protection » (page 161). Nous avons de nouveau cette clé de lecture. Nous savons dès l’amorce du roman que le petit garçon Wahab ne pouvait plus parler en son nom propre. Il trouve alors un refuge dans la langue. Mais nous apprenons ici que le narrateur qui prend parole dans la première partie du roman n’est que Wahab lui-même puisque c’est sa « voix intérieure ». La focalisation est à la fois interne au personnage et externe à celui-ci. Mais il reste le seul tenant de la parole.

Cette dernière tranche qui le conduit vers le lit d’hôpital de sa mère mourante ne dure qu’une seule journée. Pourtant cette contraction du temps dans le récit fait surgir d’autres périodes. L’auteur entend placer parallèlement à l’ellipse, qui crée un trou noir de quatorze ans de Wahab à ses dix-neuf ans, des indications sur sa relation avec le monde. L’auteur les contracte dans les souvenirs évoqués. Son choix pour la peinture, la rencontre avec le psychologue après sa fugue, ses relations avec sa « nouvelle » famille, son oncle qui se masturbe devant lui endormi alors qu’il n’a que seize ans, l’idée qu’il se fait de son errance est balayée en deux lignes : « Une fameuse semaine où j’avais erré des jours durant. Une bêtise. Une fugue » (p. 164)- nouvelle indication temporelle…

Alors qu’il se dirige vers l’hôpital, se produit un fait de répétitions dans l’écriture. La scène de l’appel téléphonique qu’il reçoit de son frère, Nidal, lui annonçant la mort de sa mère « – allo ? –Wahab ?- Oui – viens vite », traverse le récit une dizaine de fois pour finir par être reprise dans la même page. Ces quelques phrases produisent un effet de tension dans le récit qui augmente au fil de la lecture. Ce qu’elles représentent est à chaque fois renommé. Le lecteur se trouve lui-même happé par la gravité de ce que vit Wahab. L’obsession est une des techniques d’écriture de Wajdi Mouawad. Elle est figurée aussi bien dans les reprises de textes entre les œuvres, phénomène d’intratextualité, que dans la réitération d’un acte et souvent d’une même phrase dans le récit. Ce procédé tend à faire apparaître une énergie croissante dans le récit. Les dimensions spatiales et temporelles en sont aussi bouleversées.

Wahab pensant en avoir terminé avec la mort de sa mère, l’ayant vu rendre son dernier souffle devant ses yeux entouré de son père, de sa sœur et de son frère, se prépare à partir. Il est à l’extérieur de la chambre, mais une chose le retient, son manteau qui se trouve à l’intérieur. Loin de terminer le récit sur la mort de la mère, Wajdi Mouawad revient au problème fondateur, celui de la métamorphose de celle-ci. Pour revenir à l’ordre originel, il faut que Wahab combatte sa plus grande peur, celle de la femme aux membres de bois. Le roman forme donc une boucle. Son retour dans la chambre lui permet cette confrontation. Avec la mort de sa mère, c’est son enfance qui disparaît. Il est prêt à intégrer l’âge adulte. C’est avec l’aide des loups blancs, une autre peur enfantine appartenant à Maya et qu’elle lui offre lors de sa fugue, que la Femme aux membres de bois est anéantie. Cette métaphore de l’enfance met en exergue le traumatisme. L’enfant fonctionne par images. Il définit son espace à partir de son imaginaire. Ainsi, il crée des espaces parallèles à la réalité afin de compenser un manque. La femme aux membres de bois est le symbole de la guerre qui l’a arraché au pays de son enfance, donc à la langue maternelle. La perte de la terre se confond avec la perte de la mère. Réunissant les deux dans cette chambre, Wahab parvient à devenir adulte et à retrouver le lieu de ses origines.

Par cette victoire, le personnage central reconnaît enfin le visage de sa mère. Celui-ci devient alors le siège de son existence :

      Ma mémoire refait surface. Je regarde le visage de ma mère. Visage de beauté. C’est un visage qui est mort. Je me penche. Dans ses rides, je vois les chemins que j’ai parcourus lors de ma fugue, lorsque j’allai à travers le monde pour sauver mon âme. Penché sur le visage de ma mère, je vois les vallées profondes que j’ai descendues pour me rapprocher du monde. Je regarde son visage. La peur est conjurée, maman. (p. 210).

Visage retrouvé peut donc se lire comme un roman initiatique. L’enfance y est « un couteau planté dans la gorge ». L’ensemble de l’œuvre de Wajdi Mouawad  met en scène des personnages à la recherche de leurs origines. La parution de ce roman se situe entre les pièces Littoral, Incendies et Forets, trilogie qui tentent de tisser un lien avec la recherche des origines. Les protagonistes sont toujours à cet âge fragile qui lance l’adolescent vers l’adulte. Afin de se définir, ils sont dans l’obligation de la recherche d’une vérité qui se cache sous un silence. Pour Wajdi Mouawad il faut combler les non-dits pour arriver à se construire. Wahab finit sa prise de parole face à sa nouvelle peinture à laquelle il entend donner « simplement la vérité » (page 211).

Il est évident que la perte originelle se trouve dans l’enfance. Dans le cas de l’auteur, l’enfance est liée à la guerre et, par conséquence, à l’exil. Ce premier déchirement nécessite un retour soit physique au pays de l’enfance (ce que nous pouvons voir dans ces pièces) soit dans la perte de l’autre.

Notons que ce roman fut adapté au théâtre sous le titre Un obus dans le cœur en 2005.                                                                             


[1] Nous pouvons trouver la majorité des oeuvres de Wajdi Mouawad aux éditions Léméac/Actes Sud.

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