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Comptes-rendus de lecture, Guerre d'Algérie

Collectif, Des miages aux djebels

Des soldats français racontent leur guerre d’Algérie

par Ali Chibani

« Si quelqu’un vous demande pourquoi nous sommes morts, dites-lui que c’est parce que nos pères nous ont menti ». Cette épitaphe que Kipling Rudyart a fait graver sur la tombe de son fils, Claude Grandjacques aurait aimé la dédier à son frère Alain mort pendant la guerre d’Algérie. Les raisons de ce vœu, Claude et ses compagnons de guerre s’évertuent à les expliquer dans un ouvrage collectif.

Des Miages aux Djebels[1] prend valeur de testament. Bernard, Claude, Alain et André sont « appelés à porter les armes sur une terre de combat sous des couleurs différentes : les Rappelés, la Légion, les Chasseurs alpins ou les SAS (Sections Administratives Spécialisées) au service de la population ». Ils racontent leur guerre d’Algérie, avec, comme point de départ et d’arrivée, les Dômes de Miage, dans les Alpes, et comme lieu central, les montagnes de Kabylie. Le récit historique, allant de 1956 à 1962, est coloré d’anecdotes personnelles, de « conversations banales », ainsi que d’évocations historiques par année. On y trouve également des lettres, qui font le témoignage posthume d’Alain, et des photographies étayant les différents témoignages. Les auteurs du livre se sont jetés dans leur mémoire pour revivre pleinement cette période tragique dans l’histoire de l’Algérie et de la France, « ce drame de famille qui n’aurait jamais dû exister ». S’en dégage un sentiment d’amertume à l’égard des dirigeants politiques. Alors que les autorités de la métropole poussent les soldats vers la mort, bien que la cause de l’Algérie française soit perdue depuis 1958, les futurs dirigeants de l’Algérie indépendante « étaient au chaud, de l’autre côté des frontières, à attendre le bon moment pour s’emparer, en Algérie, du pouvoir que va leur abandonner la France ».

Ce qui est frappant dans ces mémoires, c’est de voir que, 50 ans après cette guerre, les blessures sont toujours vives. Il faut dire que cet ouvrage est une cure psychanalytique pour les anciens soldats qui en sont les auteurs. C’est la première fois qu’ils acceptent de s’exprimer sur leur passé militaire. Ils ont pour hantise l’injustice des historiens et des politiciens accusés d’héroïser les combattants algériens de l’Armée de libération nationale (ALN) et de déverser leur mépris sur l’ensemble des soldats français. C’est pourquoi Claude insiste sur ses actions en tant que responsable d’une SAS, située à Bouzeguene. Il brave les consignes de ses supérieurs dans le seul objectif d’améliorer le sort de la population. Son frère, Alain, mettait fin à sa carrière militaire pour embrasser les carrières d’enseignant et de guide de  montagne. Il a été tué quelques jours avant « la quille » lors d’un accrochage avec des combattants algériens. Les narrateurs évoquent aussi comment certains « rebelles » du pays colonisé étaient des sanguinaires. Que ce soit pendant ou après la guerre, des Algériens ont été massacrés par d’autres Algériens. Et de conclure : « Dans notre guerre, ce sont surtout les soldats des deux camps qui ont été sincères : ils n’ont pas triché. Ils ont obéi et ont fini par croire qu’ils combattaient pour une cause juste. Souvent, ils sont morts d’avoir cru à un rêve impossible, devenu cauchemar, celui de la fraternité ». Et pour cause, « Les uns se battaient pour une Algérie qu’il fallait garder avec la France », certains de protéger les populations algériennes des « terroristes », pendant que « les autres [combattaient] pour une vraie démocratie et l’indépendance » afin de vivre en paix avec ceux qu’on allait appeler « les pieds noirs ». « Ils ont tous été trahis ».

Des Miages aux Djebels concentre les histoires d’hommes qui voulaient percer un passage à la lumière dans les ténèbres de l’Histoire. En cela, il est porteur d’espoir. D’ailleurs, à l’origine de l’ouvrage, non pas la haine, mais l’attachement que voue Claude à la Kabylie où il est retourné en 2004. Le regard de la population rencontrée « est celui de l’amitié sincère, débarrassée de tout préjugé ». D’amitié en amitié, comme le prouve cette photo où Hocine, un ancien de l’ALN, pose aux côtés de Claude, les anciens soldats ont voulu que les fonds récoltés lors de la vente de leur livre soient intégralement reversés à « des œuvres humanitaires ou prenant en charge les handicapés » en Kabylie. « Avec le secret espoir que cet ouvrage, apporte une pierre solide à l’édifice de la mémoire concernant cette époque douloureuse et permette aux jeunes générations de l’appréhender avec un autre regard ».

Des Miages aux Djebels est un livre atypique. Il réussit à faire de la tragédie un espace fertile à l’amour et au rêve, à travers des récits cruels et exaltants.


[1] Collectif, Des Miages aux Djebels. Notre guerre d’Algérie, « Alain, André, Bernard et Claude 1956-1962 », St Gervais les Bains, éd. Mémoire et regards, p. 336. [Commander le livre miages-djebels@miages-djebels.org]
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