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Dossiers auteurs, Patrick Chamoiseau

Patrick Chamoiseau, L’esclave vieil homme et le molosse

« Le récit de la fuite vers une nouvelle existence »

par Victoria Famin

Si nous étions marqués en tant que lecteurs par la longueur « biblique » des textes de Patrick Chamoiseau, L’esclave vieil homme et le molosse, publié en 1997 chez Gallimard nous permet d’apprécier son style, dans une modalité plus brève. L’histoire de cet esclave qui décide, depuis une vie de soumission, de fuir l’habitation et de marronner dans les bois de Martinique, est un concentré des formes du discours chères à Chamoiseau. En effet, les marques d’oralité qui caractérisent la littérature antillaise de ces dernières années sont subtilement combinées au goût pour l’explicitation d’une architecture du texte. Ainsi, l’auteur construit son récit en sept mouvements : Matière, Vivant, Eaux, Lunaire, Solaire, La Pierre, Les os. Cette structure renforce le mouvement, déjà présent dans Texaco[1], du retour aux matériaux qui donnent vie à la parole de l’écrivain martiniquais. Ces mouvements rythment et nourrissent la parole du conteur, qui trouve dans ces éléments le moyen de matérialiser sa voix par l’écriture.

Il est possible également d’identifier dans L’esclave vieil homme et le molosse un troisième aspect de l’œuvre de Patrick Chamoiseau : il s’agit de cette vocation de réflexion qui permet au  marqueur de paroles de devenir un guerrier de l’imaginaire. Bien qu’il ne soit pas question, au moins de manière explicite, de cette évolution dans le récit de 1997, l’auteur fait glisser dans les interstices de son histoire, sa pensée sur des thèmes qui l’occupent depuis toujours : la traite négrière, l’esclavage, la parole des conteurs, la cohabitation des békés et des Africains déportés dans ce territoire, inconnu pour les uns comme pour les autres. Néanmoins, L’esclave vieil homme et le molosse nous propose une forme particulière de réflexion autour de l’histoire et de la culture du peuple antillais : il s’agit d’un dialogue établi entre l’auteur et Edouard Glissant, figure tutélaire de la pensée créole des Antilles. Ce dialogue, que Chamoiseau appellera « entre-dire » est construit à partir des fragments de deux textes de Glissant : L’intention poétique, publié en 1969 chez Gallimard, et La folie Celat, inédit au moment de la parution de L’esclave vieil homme et le molosse, mais qui sera publié en 2000 dans la même maison d’édition, dans le recueil intitulé Le monde incréé : poétrie. Ainsi, ces extraits des textes d’Edouard Glissant, inscrits au début de chaque mouvement, semblent inspirer la parole de Chamoiseau, tout en permettant à ce dernier de faire avancer la pensée glissantienne par le biais de son écriture.

Le texte de Patrick Chamoiseau retrace le parcours d’un esclave en Martinique qui, après avoir consacré sa vie au service de son maître sans jamais se révolter, décide un jour de céder à la « décharge » et de prendre la fuite. Ainsi, le texte fait vivre au lecteur le marronnage de l’esclave vieil homme dans les bois de l’île, dans une course qui oppose et identifie en même temps, l’esclave et le molosse, envoyé par le maître à sa poursuite, l’homme et son double dans la souffrance. La fuite est retracée dans un décor qui s’éloigne clairement des descriptions doudouistes de la beauté de l’île pour se rapprocher de la complexe réalité de ces lieux. Ainsi, le lecteur découvre avec le vieil homme les bas-bois comme un autre monde, un autre réel dans lequel les arbres retrouvent une vie, un pouvoir qui dépasse l’homme, qui le submerge dans une autre forme d’existence. Dans ce nouvel environnement qui ne connaît rien des règles du monde de l’habitation, du dehors, l’homme semble fusionner avec les éléments de la nature : « il ouvre les bras en croix, chaque doigt racine avide, feuillage sensible[2] ». Les bas-bois, puis les hauts-bois se dévoilent comme une autre réalité, qui rapproche la forêt martiniquaise de La jungle peinte par Wilfredo Lam en 1943. L’artiste cubain propose un monde qui n’est plus simplement végétal mais qui montre une étroite relation de solidarité dans laquelle arbres et hommes ne font qu’un. Il s’agit d’une jungle qui subsiste grâce à la coexistence des arbres, des hommes, des oiseaux qui, à l’image de la relation glissantienne, se soutiennent pour exister. Cette intertextualité avec le tableau du peintre caribéen sera reprise de manière explicite par Edouard Glissant dans La Cohée du Lamentin : poétique V, publié en 2005 chez Gallimard. Mais déjà dans L’esclave vieil homme et le molosse, la parole poétique de Chamoiseau nous permet de pénétrer cette jungle dans laquelle l’ordre établi semble renversé, laissant place à des nouvelles forces.

Le texte de Patrick Chamoiseau nous invite à entreprendre une course, celle de l’esclave vieil homme qui se lance à la poursuite de sa liberté, malgré la terreur que le molosse génère en lui. Ainsi, nous sommes les témoins d’une transformation qui se réalise dans le texte grâce à l’écriture du poète. A mesure que l’esclave avance dans sa course, il gagne sa liberté et ce changement dans son statut sera accompagné en miroir par la transformation du molosse. Celui qu’on appelait au début « l’esclave vieil homme » deviendra simplement « le vieil homme ». Mais cette transformation dans l’identité profonde du personnage sera renforcée par un autre changement. En avançant dans sa fuite désespérée et en trompant, par un jeu de détours, le molosse, l’esclave parvient à récupérer son identité et avec elle, sa parole. Ainsi, dans le cinquième mouvement, Solaire, l’auteur oublie la troisième personne destinée à l’esclave pour laisser place à un Je, qui rendra la parole à l’homme qui choisit le marronnage :

Il vit double. Lumière était forte mais plus aussi violente. Elle provenait de l’extérieur, sans doute de l’intérieur, l’irradiait à la douce. Les choses autour de lui étaient informes, mouvantes, comme exposées derrière une eau très claire, j’écarquillai les yeux pour mieux voir, et le monde naquit sans un voile de pudeur. Un total végétal d’un serein impérieux. Je. Les feuilles étaient nombreuses, vertes en manières infinies, ocre aussi, jaunes, marron, froissées, éclatantes, elles se livraient à de sacrés désordres. Je. Les lianes allaient chercher le sol pour s’emmêler encore, tenter souche, bourgeonner. Je pus lever les yeux et voir ces arbres qui m’avaient paru si effrayants dans leurs grands-robes nocturnes. Je pus les contempler enfin.[3]

Ce geste d’écriture peut également être lu comme une affirmation de la réappropriation d’une identité enfouie, par le biais de la parole poétique. L’écrivain rend ainsi au peuple antillais une littérature ou plutôt une oraliture qui semble retracer avec fidélité l’histoire et l’évolution toujours vivantes et perpétuellement en devenir d’une population. En ce sens, il est intéressant de signaler la démarche de Chamoiseau qui cherche à récupérer et à réintégrer dans la mémoire antillaise la présence des Amérindiens. Cela se concrétise dans L’esclave vieil homme et le molosse par la présence des Caraïbes dans les bois, symbolisée par une forme d’écriture particulière.

Patrick Chamoiseau propose dans ce texte une histoire multiple, celle de la recherche de la liberté entreprise par un vieil esclave, mais aussi celle de l’affranchissement d’un imaginaire par l’action de la parole poétique. L’auteur martiniquais choisit pour cela une forme brève qui diversifie son œuvre, sans pour autant trahir son style et sa pensée.


[1] CHAMOISEAU Patrick. Texaco, Gallimard, Paris, 1992.

[2] CHAMOISEAU Patrick. L’esclave vieil homme et le molosse, Gallimard, Paris, 1997, p. 72.

[3] Ibid., p. 89.

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