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Tzvetan Todorov

Tzvetan Todorov, La littérature en péril

« On assassine la littérature »
par Ali Chibani

Il est un homme qui porte en lui la crise la rupture de l’histoire des idées d’avec l’histoire de la pensée. Dans Nous et les autres, « La réflexion française sur la diversité humaine »[1], Tzvetan Todorov se disait choqué « d’observer ce divorce complet entre vivre et dire » chez les écrivains et critiques français, et marquait son aversion pour « les mots que n’appuient pas les actes ». Ces sentiments, partagés par tous ceux qui, comme lui, sont venus d’un pays étranger où ils ont connu des régimes politiques autoritaires,  d’une manière consciente ou inconsciente, sont à l’origine de La Littérature en péril[2], dernier ouvrage de l’essayiste mondialement connu.

Fidèle à lui-même, Tzvetan Todorov explique au lecteur ce qui est à l’origine de sa dernière réflexion. Il s’agit de ses enfants qui, grâce ou à cause de l’aide de leur père, voient leurs exercices scolaires en littérature récompensés par des notes peu satisfaisantes. En naît le constat d’une école en dérive et qui n’arrive même plus à faire aimer la littérature aux enfants. Pourquoi ? « A l’école, on n’apprend pas de quoi parlent les œuvres mais de quoi parlent les critiques. » En d’autres termes, la littérature, essentiellement française, s’est désengagée de l’Histoire pour partir en quête de sa propre finalité, c’est-à-dire elle-même. Todorov nous fait réviser notre histoire littéraire française depuis les Lumières. Il part de la naissance de la doctrine de l’esthétique, qui atteindra son acmé dans la notion de « l’art pour l’art », jusqu’à l’émergence de la triade formalisme-nihilisme-solipsisme dépréciant le monde extérieur au livre. Cela amène le critique littéraire, particulièrement le journaliste, à oublier le fond pour ne s’intéresser qu’aux « seules prouesses techniques » du créateur. Un créateur qui considère que le monde ne vaut pas la peine d’être vécu car trop mauvais et méchant. De dérive en dérive, la littérature française a sombré dans le narcissisme, dans le sens négatif du terme. L’auteur est amené « à décrire par le menu ses moindres émois, ses plus insignifiantes expériences sexuelles, ses réminiscences les plus futiles : autant le monde est répugnant, autant le soi est fascinant ! » Et la littérature se transforme en piédestal. L’écrivain est un dieu ; une œuvre est artistique si elle est enfermée dans un musée…

En dénonçant, « l’abus de pouvoir » des « praticiens littéraires » français, Todorov appelle écrivains, critiques et enseignants à remettre la littérature sur les rails de l’Histoire afin qu’elle soit une littérature qui vise « la vérité commune de dévoilement ou, si l’on préfère, l’univers élargi auquel on parvient en rencontrant un texte narratif ou poétique. » Cela est plus que nécessaire pour assurer la survie de notre littérature dont la volonté de se défaire du monde est, indéniablement, un échec.


[1] Paris, Seuil, 1989.

[2] Paris, éd. Flammarion, 2007, 100 pages.

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