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Littérature et sexualité, Patrick Chamoiseau

Patrick Chamoiseau, Biblique des derniers gestes

Balthazar Bodule-Jules : une sexualité débridée pour une improductivité constructive et constitutive

 par Circé Krouch-Guilhem

« Balthazar Bodule-Jules était né, disait-il, il y a de cela quinze milliards d’années – et néanmoins, en toutes époques, en toutes terres dominées et sous toutes oppressions[1] ». Le narrateur du récit de la vie de Balthazar Bodule-Jules prend pour bases de son écriture les réminiscences charnelles émotionnellement très fortes de ce dernier. Celles-ci s’expriment exclusivement de manière gestuelle, durant son agonie annoncée. Sa narration n’est donc pas fonction des paroles, mais du comportement de Balthazar. Il doit traduire sa gestuelle en mots, en langage, ce qui ne manque pas de conférer aux gestes une force de communication extrêmement importante :

Et, soudain, flap, ooooye, je fus le seul à deviner que ce qui se bousculait dans la tête du vieil homme était le fil extraordinaire de ses amours anciennes. Des amours. Des sentiments. Des affaires de cœur, de chairs désirées, de femmes soumises au petit châtiment. J’en restais (pas ahuri, non) estébécoué. Je reconnus ce tendre infini qui lui emportait les paupières ; ces remords, ces regrets et ces exaltations, ce manque irrémédiable, cette incompréhension vertigineuse que seules certaines femmes pouvaient inspirer à un être vivant. […] C’étaient les seuls astres visibles d’un univers en perdition ; les seules accroches offertes sur l’écran de ses silences, de son regard et de son corps. Il ne me restait qu’à le guetter, le surprendre, et tout imaginer, d’amour en amour : aux marques ineffaçables des raides foudres de l’amour[2].

La gestuelle amoureuse et sexuelle étant une des plus signifiantes, nous pouvons comprendre en quoi celle-ci a pu être particulièrement constructive pour Balthazar Bodule-Jules, pourquoi elle est en mesure de symboliser tous ses actes, en quoi elle peut exprimer son histoire : « plutôt que de ressasser (comme on eût pu le supposer) les guerres anticolonialistes d’une vie interminable, M. Balthazar Bodule-Jules, soulevé par un tison de vigueur, songea aux sept cent vingt-sept amours qui exaltèrent son existence[3] ». Son agonie est rythmée par ces femmes aimées, car il est en fait leur produit : « cette constellation de femmes qui dans leurs interactions même construisaient la nébuleuse de ce qu’avait été cet homme[4] ».

Ainsi, la sexualité amoureuse de Balthazar est constructive et par conséquent constitutive de son être et de son histoire. La stérilité de cet actant principal peut paraître paradoxale : cette sexualité n’est pas productrice dans le sens où elle n’est pas procréative, elle est pourtant constructrice d’un homme extra-ordinaire : Balthazar Bodule-Jules, figure emblématique de la lutte anticolonialiste. L’acte sexuel en même temps que d’être improductif, est également producteur.

Seule son expérience sexuelle avec Kalamatia évoque une productivité supérieure : s’il échoue dans sa capacité à engendrer une progéniture, leurs ébats sur un gommier en pleine mer attireront des poissons extrêmement rares : « Il ne récoltait rien, tout se dissipait dès que son sperme avait séché… — sauf peut-être avec Kalamatia : leur gommier se remplissait de ces poissons charmés par leurs sauces d’amour[5] ». De plus, et c’est peut-être ici le plus important, son expérience avec Kalamatia est initiatique et véritablement unique, en cela particulièrement féconde et créatrice : « c’est grâce à elle qu’il ne fut plus jamais surpris par les rites sexuels, et qu’il put les pratiquer sans émoi avec les belles qu’il trouvait sur ses routes[6] ».

Pour évoquer l’interaction charnelle de Balthazar et de Kalamatia[7], passage particulièrement riche, le narrateur choisit d’utiliser le discours analogique qui lui permet un glissement vers le métaphorique et le mythologique, la monstruosité et les références scatologiques. Il fait une « description » détaillée, imagée et non réaliste de la lutte sexuelle engagée entre Balthazar Bodule-Jules et la chabine. En usant de la figure analogique, il ne fait par conséquent pas appel à la logique, à des concepts abstraits propres à la représentation occidentale pour décrire l’acte sexuel majeur. L’auteur a recours à des images, à des métaphores, à des comparaisons : il n’est pas question de « re-présentation » au sens poétique, théorique, du terme. L’objet abordé l’est en comparaison avec d’autres objets : l’auteur ne cherche pas le réalisme. En utilisant une figure poétique par excellence, il en dit plus, et surtout en fait ressentir plus à son lecteur, sur l’acte et les ressentis de ses personnages que ne pourrait le faire un récit descriptif réaliste. La chabine prend des traits monstrueux, son sexe comparé à un crabe aspirant fait d’elle un monstre marin ; énorme bouche, elle devient de manière significative Femme-méduse. Et son hybridité est renforcée par son origine mythologique : elle apparut « petite fille sans parole, un jour qu’une marée de méduses colonisa la rade[8] », leur parlant.

L’acte sexuel s’avère être un combat, une lutte pour la vie, contre la mort. La chabine explicite la singularité de sa pratique sexuelle : « elle combattait cette amertume par des frénésies charnelles, elle plongeait dans la sexualité sans aucune limite, cherchait la force du sperme, de l’urine et des matières fécales[9] ». Son objectif est de « dresser une muraille entre elle et ce tumulte de vieilles douleurs[10] » qui sont « les voix effacées des peuples caraïbes[11] », qualifiées de calamité, qui hantent ce pays et résonnent dans sa tête et dans son corps tout le temps. Nous remarquerons au passage la similitude phonétique et sémantique entre son nom Kalamatia et le phénomène : « calamité ». Cette pratique sexuelle est une lutte contre la mort, une bataille charnelle pour la vie. Un combat mêlé à l’Histoire et à la mémoire, celle du peuple caraïbe en l’occurrence pour la chabine. De manière plus globale, il signifiera après cette expérience « vraiment spéciale » une lutte contre la souffrance des peuples ainsi que celle des individus pour Balthazar Bodule-Jules. La sexualité relèverait-elle alors d’un combat mémoriel ? D’ailleurs le manque le plus fort de Balthazar en quittant Kalamatia sera justement de ne plus pouvoir catalyser cette souffrance par l’acte sexuel : « il souffrit de ne plus pouvoir se battre d’amour avec elle, de ne plus pouvoir épuiser cette rage et cette vigueur qui lui tordaient le corps et ne servaient à rien[12] ».

« Il avait compris depuis Kalamatia à quel point l’amour des corps était chargé du don et de la prédation, du construire et du détruire, du désir du bien et de l’envie de mal. ». Cette citation propose une définition globale, claire et paradoxale, et donc empreinte de complexité, de l’acte charnel, de l’amour sexuel. Une définition qui s’avère s’appliquer à définir la condition, l’essence même de l’Homme, sa manière d’être au monde : il est le résultat de cette ambivalence, ce que reflète parfaitement son Histoire, l’Histoire.

 

Circé Krouch-Guilhem

 


[1] Patrick Chamoiseau, Biblique des derniers gestes, Gallimard, coll. « Folio », Paris, 2002, 868 p., quatrième de couverture.

[2] Ibid., p. 53.

[3] Ibid., p. 33.

[4] Ibid., p. 694.

[5] Ibid., p. 726.

[6] Ibid., p. 724.

[7] Ibid., p. 711-714.

[8] Ibid., p. 721.

[9] Ibid., p. 723.

[10] Ibid., p. 723. 

[11] Ibid., p. 723.

[12] Ibid., p. 727.

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