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Chaos et Fondation, Kossi Efoui

Kossi Efoui, Que la terre vous soit légère – Le corps liquide (Théâtre)

Kossi Efoui. Entre Chaos et Fondation : l’Attente

par Célia Sadai

                      

LE VOYAGEUR – Si ce qu’on dit est vrai, Traqueur, quand le réverbère s’éteindra, un seul jour se lèvera […] Il y aura miracle ou il y aura peste – Il y aura tonnerre de pluie ou il y aura tonnerre de guerre – Il y aura limon ou il y aura caillou – Il y aura ventre à terre ou il y aura coussin de plumes. – Il y aura fête cent jours ou il y aura Toussaint. […] – Et comment le saura-t-on que les temps ont changé ? – Une grande clameur : « Nouvelle Terre ! Nouvelle Terre » ! »[2]

« Chaos et Fondation » composent deux époques articulées par le texte biblique de l’Apocalypse de Jean. Jean y relate la parabole du livre roulé, fermé de sept sceaux : chaque sceau défait comporte une Révélation sur l’Histoire des hommes. Si on interprète étymologiquement le terme, « Apocalypse » signifie en Grec « enlever ce qui fait écran » : le geste indique donc un dé-voilement. L’Apocalypse désigne un moment-limite, entre le Chaos – temps de l’informe et de la confusion, et la Refondation – temps nouveau du re-commencement. Les pièces de Kossi Efoui portent en elles la temporalité de l’Apocalypse de Jean. Elles ne sont ni ancrées dans le Chaos, ni dans la Refondation , mais dans ce passage apocalyptique, comme sortie du Chaos, signe de la fin des temps, et prélude à la Refondation , venue salutaire d’un nouveau monde. D’ailleurs le titre Que la terre vous soit légère signale l’écrasement de la terre sur les hommes, et dit le désir d’un Nouveau Monde.

« Chaos et Fondation » : on peut proposer une lecture des notions sous l’éclairage temporel et historique. Ce qui est convoqué, c’est la question du terme et du commencement, du temps comme une ligne, de l’histoire orientée en un sens. Chez Efoui, le Chaos, c’est l’usure de l’Histoire : la confusion du réel imposée par les dominations sur le Togo : colonisation, puis coup d’Etat en 1963 et prise du pouvoir par Eyadema en 1967, et surtout l’espoir démocratique avorté. Dès lors, la temporalité est subie et non vécue :

LA MERE – C’est-à-dire, à chaque tentative je suis arrivée au monde. Quand ? n’est pas une question. Au commencement…je suis déjà arrivée. Ou encore : Il était une fois terminus. On se la raconte à quel futur – ça ira, ça ira ? Droit devant – ça ira, ça ira – vers un but – ça ira, ça ira… mais l’obstacle se répète au passé : vécurent, vécurent heureux…Et avant ? Et avant ? Obligée de l’accomplir cet oracle tout à l’envers ? Droit devant, tu parles. Accomplir, tu parles. Reconstituer, ça se pourrait. »[3]

La structure apocalyptique refuse le passé, promet l’avenir, et surtout questionne le sens de l’Histoire. Comme dans L’aveuglement de Sarramago, la dramaturgie d’Efoui conteste un système défaillant qui prend en otage une minorité : le peuple. L’auteur porte le monde ancien à son terme pour la promesse latente d’un ailleurs autrement. Le prophète chargé de répandre la Nouvelle, c’est le poète visionnaire ; le « poète à la langue coupée » :

Un soir d’une date quelconque à huit chiffres, on a parlé de la langue coupée. De la langue verte de mon ami coupé. […] et lui, revenu de tout, se recollait sous mes yeux, se replâtrait qu’il disait. C’est pour m’intimider, qu’il disait. Qu’est-ce que ça veut dire, intimider ? J’étais enfant avec mes questions. […] Puis un soir, dans les restes qu’il recollait, il n’a plus retrouvé sa langue, ni au fond du gosier ni collée au palais. Restaient les yeux s’agrandissant…

– Œil de sorcier….s’agrandissant encore.

– Ciel de voyant…..s’agrandissant encore.

– Caméra truquée. Chiqué, chiqué crie la foule.[4]

La mission du poète, c’est en quelque sorte d’ôter l’écran des « phares aveuglants » dictateurs, tel Prométhée dérobant le feu aux Dieux :

LE VOYAGEUR : J’en ai vu, moi, des phares. Il y en avait un tout petit, clignotant, qui se disait l’œil de l’univers. J’en ai vu un tout haut perché. Il était éteint. Il donnait le vertige, absolument. Il y en avait un prestigieux, éclatant, qui faisait : « Venez, venez, je vous donne ma lumière. » Certains y sont allés. Ils en sont revenus aveuglés. […][5]

Ainsi, comme pour le passeur du théâtre grec, il s’agit de marquer le passage vers un monde en renaissance. La motivation à l’action, c’est le programme des mémoires de M. Ovidio, écrivain mis en abyme dans Le corps liquide : « Réveillez-vous les enfants ! Nous avons enfin ruiné le marchand de sable. »[6].

Dans le texte biblique, Dieu est décisionnaire du passage : chez Efoui, il n’y a plus de transcendance avec le divin, ni son équivalent moderne, le politique : en effet, les deux sont des voix dogmatiques, contestées et soupçonnées. Ainsi, si le texte de Jean redonne un ordre à l’informe chaotique par l’intervention régulatrice de Dieu, il n’y a pas chez Efoui de désir d’ordonner une Histoire des hommes. Il s’agit plutôt de proposer un système poétique où le temps s’annule, contaminé par l’Art. Ainsi, la page blanche ne distribue pas la  réponse, comme les sept Révélations du livre roulé, mais projette un éternel recommencement du Monde :

LE VOYAGEUR : J’écris dans les marges et sur la dernière page blanche. Tu sais, cette page blanche dans un livre, ce n’est pas étrange, ça ? Au bout de trois cent cinquante recto-verso en petits caractères serrés, tassés, hop, une page vierge et fière comme un jour du Seigneur. Un gag, tu crois ? Eh ben non. Explications. Tous les livres tentent de dire la même chose : « Au commencement…au commencement… » Regarde, j’ouvre au hasard…Tu peux lire.

LE TRAQUEUR : « Les personnes hypertendues ont tout intérêt à tremper dans l’eau tiède… »

LE VOYAGEUR : Mais non, regarde entre les lignes, là. « Au commencement… au commencement… » Alors cette putain de page blanche, c’est la preuve qu’on n’y arrive pas. C’est un vaste interligne qui continue de faire tic tac, tic tac. Lequel fait naître l’autre ? Le tic ou le tac ?[7]

En effet, si le Salut se réalise par l’intervention du Divin, alors le monde appartient à Dieu : Deleuze, parle d’une ère de « dette infinie[8] », une sorte de terreur religieuse. Chez Efoui, il n’y a plus d’appartenance possible, ni de salut donc. Dieu est mort, le pouvoir corrompu : plus rien ne fait autorité et toute chose est mise au même plan, sans hiérarchie. Le traitement apocalyptique n’est donc ni prophétique, ni eschatologique : le théologique est biaisé par l’inquiétude philosophique : l’avenir ne peut être scellé de certitude, et tout acte n’est qu’une tentative :

Je vise, je lance et je fais mouche. Ou bien…

Je vise, je tire et je fais mouche. Ou bien…

Je pare, je vise et je frappe juste. Ou bien…[9]

 Le système poétique s’enlise dans le retour du même autrement : il est autotélique et ouvert à la fois. Ainsi s’opère la résurgence palimpsestique du biblique : l’écriture s’affranchit de toute appartenance ; projetée dans une temporalité millénaire (biblique) et contrainte dans le cercle du recommencement (poétique). Il n’y pas l’instauration d’un temps inaugural : comme chez Beckett[10], commencement ou terme, les bornes se confondent : l’écriture diffère, élude, attend ; Le corps liquide, c’est le corps d’un texte qui n’arrive pas à se dire :

LA MERE : Ca dit qu’un oracle encore illisible se cache sous la table des généalogies, illisible dans les yeux, illisible dans le catalogue des gestes, l’album de photos de famille, les anales de l’état civil, sur le front des astrologues…et ça fait des pointillés dans le corps d’un vaste récit qui ne sait pas finir. Dans mon propre corps qui ne sait pas se tenir. Je ne raconte pas ma vie. Personne n’y est jamais arrivé. Personne ne sait faire ça.[11]

 Pour autant, on ne saurait dire que l’écriture s’installe dans le Chaos : il y a un principe régulateur émergent, l’Art, qui transcende l’informe du Chaos comme l’ordre de la Rénovation. L’instabilité des pièces trahit la prolifération des possibles : l’apocalyptique y est « errance orientée ». L’écriture est déceptive : répondant au mythe du Nouveau, elle s’inscrit dans une dialectique négative et tragique qui les voue au meurtre permanent, et à la renaissance systématique.


[1] Kossi Efoui est un dramaturge togolais, exilé en France depuis 1989. Il est l’auteur de plusieurs pièces de théâtre – dont Io en 2006, de pièces pour marionnettes et de deux romans, publiés au Seuil.

[2] Efoui K., Que la terre vous soit légère, Ed. Lansman, Carnières, 1996, p.56-59. Création à l’Hexagone de Meylan, Compagnie du Jour, 1996. Mise en scène Mamadou Dioume.

[3] Efoui K., Le corps liquide, in « Nouvelles Ecritures », vol.2, Ed. Lansman, Carnières, 1998, p.50. Création à Douai, Janvier 1998, mise en scène David Conti.

[4] Que la terre vous soit légère, op.cit., p.32-33.

[5] Que la terre vous soit légère, op.cit., p.12.

[6] Le corps liquide, op. cit., p.44.

[7] Que la terre vous soit légère, op.cit., p.47.

[8] Deleuze G., Critique et clinique, « Nietzsche et Saint Paul, Lawrence et  Jean de Patmos », Les Ed. de Minuit, 1993.

[9] Le corps liquide, op. cit., p.51.

[10] Dans Fin de partie, la première réplique annonce la fin : « CLOV – Fini, c’est fini, ça va finir, ça va peut-être finir. Les grains s’ajoutent aux grains, un à un, et un jour, soudain, c’est un tas, un petit tas, l’impossible tas. » (Les Ed. de Minuit, 1957)

[11] Le corps liquide, op. cit., p.54.

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