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Assia Djebar, Littérature et sexualité

Assia Djebar, Les nuits de Strasbourg

Le tangage des corps et des âmes

 par Virginie Brinker

 

 

 

 

« J’aime ce dialogue à la fois de nos corps, et la façon dont je peux délier enfin ma parole » s’exclame Thelja, jeune algérienne de trente ans, blottie entre les bras de son amant François, de vingt ans son aîné. Le couple s’est connu à Paris et la jeune femme se rend à présent à Strasbourg pour partager neuf nuits avec l’amant d’origine alsacienne.

 Durant ces neuf nuits, les deux êtres vont se livrer à toutes sortes de confidences, autant de réminiscences montant dans l’âme tandis que le désir s’empare des corps : « elle désira à nouveau se souvenir, comme si c’était hier. Tout le temps de son évocation, son désir affleurait », peut-on lire dès la deuxième nuit. L’évocation du souvenir, sa verbalisation même, dans la mesure où elle est concomitante de la montée du désir, laisse une trace dans le style de l’auteur qui n’hésite pas à antéposer les adjectifs « intimidée encore, se sentait-elle », comme pour mieux faire affleurer un langage de la sensation et de l’émotion à même de traduire les émois suscités par l’acte sexuel. Ce dernier ne peut se passer de mots et le dialogue des corps est aussi celui des âmes « nuit après nuit, nous nous entrepénétrons davantage, corps et âmes à la fois ». La métaphore du flux, souvent employée dans le roman, est symptomatique. Le flux verbal, la logorrhée, est étroitement lié au flux séminal, et même à la fluidité quasi chorégraphique des mouvements des corps.

            Thelja, surnommée par François « la petite bavarde du point du jour », ne peut s’empêcher de questionner ce lien entre langage et sexualité : « Tant de mots sortent de moi, avant, après le plaisir ? Pourquoi mais pourquoi tout ce marmonnement ? », et le livre nous répond. L’acte sexuel est avant tout acte de connaissance. Le verbe « connaître » est d’ailleurs utilisé pour l’expression « faire l’amour » de façon récurrente. Mais il ne s’agit pas d’un simple acte de connaissance de soi, mais de « naître avec l’autre » au sens étymologique, c’est-à-dire que le détour par l’autre est nécessaire et fondamental pour accéder au moi.

            Toutefois, la relation à l’autre est en soi problématique au sens où il est altérité radicale. François, dans les premières nuits, est toujours un « étranger » pour Thelja, malgré leur intimité, car la guerre d’Algérie la hante, elle dont le père a été tué par l’armée française : « Tu es mon amant et tu es français !… Il y a dix ans, quand j’arrivai à Alger pour aller à l’université, une telle… intimité m’aurait paru invraisemblable !… ». La liaison entre Jacqueline et Ali dans le roman est d’ailleurs un double inversé de cette relation, en négatif et plus cruel, puisque la sexualité, loin de constituer un acte de connaissance, n’est que violence et cruauté, Ali violant Jacqueline avant de l’assassiner après leur rupture. Enfin, Eve, la « jumelle » de Thelja, son amie d’enfance, une juive algérienne ayant quitté l’Algérie six ou sept ans après l’indépendance et que Thelja retrouve en Algérie, a elle aussi trouvé son « dernier amour », un homme… allemand. Mais Eve/Hawa, au nom symbolique, va ouvrir la voie à une autre relation possible à l’altérité, dans la mesure où elle attend un enfant de cet homme ; fruit de la fusion contre la disjonction des peuples et de leur histoire traumatisante. C’est à partir d’elle que Thelja va pouvoir « co-naître » véritablement avec François, qui cesse alors, en dépit de la paronomase, de n’être que le « Français » : « dans les bras de… pas l’étranger, pas le Français, non… dans les bras de l’homme ».

            Mais renaître pour être quoi ? Si la co-naissance est possible, se pose et se repose sans fin la question de l’identité problématique, démultipliée dans le roman par le prisme de chacun des personnages. Notamment par le biais de la figure maternelle, mise à mal par le texte, comme si la sexualité, en tant qu’acte de connaissance, ne pouvait être procréation et s’insurgeait contre la figure de la mère. Qu’il s’agisse de la mère morte de François, fantôme qui le hante, de celle d’Irma, qui refuse de la rencontrer, de Touma, mère du meurtrier Ali, ou même de Thelja ayant laissé en Algérie son fils Tawfiq, toutes les figures maternelles sèment autour d’elles deuil et désolation, à l’exception notable d’Eve, la mère à venir, en qui l’espoir de renouveau est encore possible.

            La question de l’identité est également posée par la figure oedipienne qui travaille en creux le roman, or Œdipe est bien une tragédie de l’identité. En effet, Jacqueline, la « bonne fée d’Hautepierre », répète avec une troupe de jeunes gens Antigone, cette fille d’Œdipe. La véritable Antigone de l’œuvre n’est d’ailleurs pas Djamila, la jeune comédienne, mais sans doute Aïcha, la sœur d’Ali, « la gardienne du frère meurtrier ». La figure oedipienne traverse donc indirectement toutes les strates de la fiction.

            L’identité est donc douloureusement vécue et cela prend une autre dimension, vu le cadre spatio-temporel du roman. En effet, Strasbourg, « cité courant d’air », « ville frontière », « ville des passages » agit comme un confluent dans lequel se retrouvent des personnages exilés, émigrés. Thelja, Eve, Touma et Mina, Djamila, mais aussi Karl, celui qui ne pouvait être qu’Alsacien selon Irma et dont le père était autrefois un petit colon en Algérie de l’Ouest ; ainsi que tous les visages inconnus sur le fichier du foyer de travailleurs nord-africains du père de Marey, que Thelja feuillette… L’Alsace et l’Algérie sont d’ailleurs deux territoires qui se font écho « ces deux noms de pays, de terroir noir, lourd d’invasions et de ruptures ou de retours amers ». Toutefois, l’exil n’est pas simple éloignement géographique et spatial, il est vécu sur le mode de la temporalité. Thelja définit d’ailleurs les femmes émigrées, non comme des « passagères » ou des « exilées » mais comme des « éphémères » ; et si Strasbourg est la ville frontière, elle est avant tout « cette cité de toutes les mémoires »… Le problème de l’identité se pose donc en termes temporels, et ce n’est pas un hasard si Thelja restera précisément neuf nuits avec son amant, la scansion temporelle permettant la renaissance.

            Ainsi, si l’identité est douloureuse c’est parce qu’elle est stabilité mortifère, figeant l’individu dans les stigmates de son passé et de sa culture. Thelja, en fuyant l’Algérie, son fils et son mari, a « jailli d’une tombe ». La sexualité agit donc comme une nouvelle naissance, d’où l’importance du prénom de la jeune femme, Thelja-Neige, portant à la fois la fêlure identitaire originelle (« je suis une femme née dans une oasis et prénommée Neige »), et sa promesse de guérison, le « poudroiement » de la neige venant laver et purifier les stigmates du passé. Et c’est d’ailleurs la fonction de la nuit dans le roman, ainsi définie par Thelja : « quand les noctambules se dispersent, que les lieux retrouvent leur virginité : alors la ville écoule son vide jusqu’au lendemain. ».

            Enfin, si l’identité est stabilité mortifère, la sexualité peut devenir salvatrice, au sens où elle est « tangage », terme récurrent dans l’œuvre. D’ailleurs le rôle de Thelja, n’est-il pas de faire « tanguer » François, comme le pense Irma ? « Thelja venue an coup de vent, qui partirait de même, semblait avoir pour fonction de réveiller François ; elle le réveillerait, c’est-à-dire le laisserait dans le désarroi et la bascule : il ne serait jamais plus installé, c’était sûr ». D’ailleurs, le tangage des corps et des âmes est aussi celui des mots. Le langage vécu comme source d’oppression par Thelja, et sans doute aussi par l’auteur, dans la mesure où il est celui du colon, doit tanguer « Alsagérie, comme ce mot tangue ». Et c’est peut-être la raison du choix des italiques utilisés pour le récit des neuf nuits. Ils permettent en effet, conformément aux propriétés de ces caractères, de mettre en valeur ces nuits, en révéler l’importance, la sexualité permettant de régénérer l’être, de lui proposer une nouvelle naissance. Mais ce sont aussi des formes-sens exprimant le tangage des corps et des âmes, mais aussi par leur caractère incliné, le nécessaire tangage des mots, seul salut possible pour retrouver la paix.

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