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Kateb Yacine

Kateb Yacine, raconté par Ali Chibani

KATEB YACINE, ÉCRIVAIN ENTRE DEUX LIGNÉES

par Ali Chibani

 

Il n’y a plus que moi, l’oiseau de mort,

messager des ancêtres.

                                                                                                                                              Les Ancêtres redoublent de férocité

C’est dans Cirta, l’une des plus vieilles villes numides, aujourd’hui nommée Constantine, que Kateb Yacine est né en 1929. Comme un certain nombre d’enfants algériens, il fait l’expérience de l’école coloniale mais après avoir connu l’école coranique. En 1945, il participe aux manifestations de Sétif où il est arrêté pour être emprisonné pendant quatre mois. Après un voyage en France, il rentre dans son pays natal et, en 1948, fait son entrée au quotidien Alger Républicain et y reste jusqu’en 1951 après quoi il travaille comme docker au port d’Alger.

Très jeune, il écrit un recueil de poèmes. En 1956, Nedjma[1] est publiée. C’est la révélation, l’œuvre qui fera de Kateb un écrivain précurseur dans la littérature maghrébine. Nedjma, l’œuvre en perpétuelle gestation, finira par mettre au monde, dix ans plus tard, Le Polygone étoilé[2], après des pièces de théâtre rassemblées dans Le Cercle des représailles[3] et parues en 1959. Son voyage au Viêt-Nam, en 1967, lui inspire une autre pièce de théâtre intitulée L’Homme aux sandales de caoutchouc[4]. Ecrire en Français ne suffit pas à Kateb Yacine. Pour s’adresser directement à son peuple, il se met à écrire en arabe algérien, des pièces de théâtre, qu’il fera traduire en tamazight, comme La Guerre de 2000 ans, pièce qui sera interdite de présentation par les autorités officielles en Kabylie. En 1986, alors que le Grand Prix national des Lettres lui fut attribué à Paris, Jacqueline Arnaud rassemblait ses textes publiés dans des revues ou des périodiques dans Kateb Yacine, L’œuvre en fragments[5]. Atteint d’une leucémie, Kateb Yacine décède à Grenoble le 28 octobre 1989.

La première préoccupation de Kateb Yacine, c’est l’Histoire de l’Algérie. Nedjma, Le Polygone étoilé ou encore Le Cercle des représailles sont des œuvres marquées par la circularité du temps évoqué par une mémoire malade. Pour ce qui est de la langue, ou disons des langues, Kateb Yacine s’approprie la langue française, qu’il ne quittera jamais, même quand il écrit en arabe, puisqu’il affirme écrire d’abord ses pièces en français, mais insiste sur l’idée que son français n’est pas nécessairement celui des Métropolitains.

Partir à la quête d’une Histoire absente, introuvable, revient à prendre de gros risques, en particulier celui de se perdre dans le vide ou dans un labyrinthe des multiples violences. Kateb Yacine est conscient de la difficulté de son entreprise, de l’échec auquel elle est vouée, il entreprend alors l’écriture de cette impossible rencontre. Son œuvre se transforme en œuvre-cicatrice, preuve des millénaires d’enlisement d’une Nation qui n’a pas fini de naître. C’est une histoire en chantier « … sur les lieux du désastre. » (p. 121) Kateb ne fait que disposer les matériaux de sa construction. D’après Jacqueline Arnaud, il «… écrit son œuvre par fragments, par bourgeonnement, par reprise d’un même texte en plusieurs versions et variantes, de doubles identiques au départ et vite mouvants comme des dunes (…) aussi plausiblement enchaînés, mais avec suppression(s) et ajout(s)… » (p. 13-14) Finalement, l’auteur se noie dans la grandequantité des matériaux réunis, et disposés dans le désordre, ne livrant que le squelette de l’œuvre qui aurait dû être écrite à l’image de Rachid qui montre « … uniquement le squelette de l’homme puissant qu’il eût été en d’autres circonstances… » (p. 160)

Nedjma, c’est l’histoire d’une promesse impossible à tenir, histoire d’une « malédiction » autour de laquelle se rassemble le clan qu’elle menace pourtant : « … l’Afrique du Nord, la terre du soleil couchant qui vit naître, stérile et fatale, Nedjma, notre perte, la mauvaise étoile de notre clan. » (p. 178). Nedjma, « l’étoile » en arabe, récit ou monologue, nous ne le saurons jamais, l’auteur lui-même l’ignore, puisqu’en parlant de Rachid, il dit : « …[sa] voix devenait sourde – ni monologue ni récit – simple délivrance au sein du gouffre, et Rachid poursuivait à distance, dans l’attitude du conteur emporté par sa narration devant l’auditoire invisible… » (p. 178) Disons donc histoire émergeant d’une mémoire malade ou condamnée à tomber malade, d’une mémoire qui ne peut se dire que dans l’anarchie. Nedjma est aussi une histoire portée par une voix. Le rythme, lui, n’est jamais stable : « … nul horaire ne sera plus le mien, et mon sang dilapidé ne connaîtra jamais plus de norme, ni de débit. », s’écrie Mustapha dans Le Cadavre encerclé (p. 27). Tantôt haletant, tantôt retenu, fonçant, se brisant, s’élevant, s’effondrant, en réalité, Kateb n’a fait que respecter le rythme une histoire jalonnée par des silences. Silences qui veulent couvrir l’inceste, qui veulent disculper des viols, mais aussi le silence poétique d’un peuple qui, dès l’ouverture de l’œuvre, vend son couteau à moitié prix pour gagner de quoi se saouler.  Mais ce silence n’est pas à négliger. Comme dans les œuvres orales, il fait partie de la musique. Il constitue l’âme des mots ; il est le sang qui fait battre le cœur des palabres.

Le silence se présente aussi comme ultime recours pour couvrir l’absence d’Histoire :

Curieusement, écrit Beïda Chikhi dans Maghreb en texte, c’est en voulant colmater les brèches que le discours produit l’ellipse. C’est qu’après chaque retour en arrière pour combler le manque, le sujet se rend compte que l’objet récupéré n’est pas le bon. D’où ces moments enchevêtrés dus à l’accumulation lexicale, à la manipulation baroque des figures d’analogies, à l’amoncellement des associations surprenantes de verbes et d’adjectifs, qui correspondent à l’invasion des “faux objets manquants” et qui sous leur entassement ensevelissent, comme autant de résistances, le lieu de “la parole vraie.

            Le silence est ce qui fait avaler cette prolifération d’anachronies et d’achronies caractérisant les œuvres de Kateb Yacine. Ruptures, allers-retours dans les discours, à l’image de ces incessants va-et-vient entre Constantine – Cirta – et Bône – Hippone – entre le passé et le présent, entre Jugurtha, la légende collective, et Keblout, la légende familiale. Le temps est déstructuré, morcelé, insaisissable, et finit, avec l’assistance des matériaux disposés dans le chantier, par faire croire à une nouvelle possibilité d’être, une nouvelle possibilité de relancer l’Histoire sur de nouvelles voies et de finir la mise au monde de la Nation. Car, l’inceste, le viol ou le meurtre, peuvent prendre la posture d’un secret, celui autour duquel communieront les deux communautés.

Silences en pointillés, matériaux disposés de manière pulsionnelle, histoire faite de bric et de broc, nous sommes ici en droit de nous interroger si l’impossibilité de mener l’histoire sur un tracé linéaire n’est pas le signe d’une inquiétude et d’une lutte : inquiétude de relancer l’Histoire sur son cercle, lutte contre ce temps cyclique qui condamne la tribu à ne jamais enfanter en paix :

Constantine et Bône, les deux cités qui dominaient l’ancienne Numidie aujourd’hui réduite en département français… Deux âmes en lutte pour la puissance abdiquée des Numides. Constantine luttant pour Cirta et Bône pour Hippone comme si l’enjeu du passé, figé dans une partie apparemment perdue, constituait l’unique épreuve pour les champions à venir : il suffit de remettre en avant les Ancêtres pour découvrir la phase triomphale, la clé de la victoire refusée à Jugurtha, le germe indestructible de la nation écartelée entre deux continents, de la Sublime Porte à l’Arc de triomphe, la vieille Numidie où se succèdent les descendants romains, la Numidie dont les cavaliers ne sont jamais revenus de l’abattoir, pas plus que ne sont revenus les corsaires qui barraient la route à Charles Quint…Ni les Numides ni les Barbaresques n’ont enfanté en paix dans leur patrie. Ils nous la laissent vierge dans un désert ennemi, tandis que se succèdent les colonisateurs, les prétendants sans titre et sans amour… (p. 165)

C’est à ce titre et par tous les mécanismes d’écritures cités que l’écriture katébienne se veut fondatrice du nouveau Nom. En effet, de Kateb Yacine à Nabile Farès, en passant par Mohammed Dib et Mouloud Mammeri, il semble que le remède au mal historique de l’Algérie, et de l’Afrique du Nord, soit simple dans le fond. Il suffit de retrouver le Nom perdu, le Nom fondateur. Pour re-trouver la cohésion, perdue ou jamais venue, de la tribu, il faut retrouver le premier Ancêtre en exil on ne sait où. Seul ce nom peut aider à rétablir « la chronologie du sang » (p. 92) bouleversée par les incestes et les adultères de Si Mokhtar et de bien d’autres personnages. Seul ce Nom pourra réunir les deux lignées en concurrence.


[1] Paris, Points, 1996 (1956 pour la 1ère édition).

[2] Paris, Points, 1997 (1967 pour la 1ère édition).

[3] Paris, Points, 1959.

[4] Paris, Points, 1970.

[5] Paris, Sindbad, 1986.

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