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Chronique/actualité

Dieu fait à l’image de l’homme

« Dieu fait à l’image de l’homme »

par Ali Chibani, Lama Serhan, Marine Piriou et Sandrine Meslet

        L’islam menace l’Europe et ses valeurs. Telle est l’idée véhiculée depuis quelques jours par de nombreux titres de la presse écrite. Il s’agit, encore une fois, du culte de la peur de l’Autre. Un Opéra censuré en Allemagne, un professeur de philosophie menacé en France, que signifient toutes ses atteintes à la liberté de créer, de s’exprimer, si chère à la démocratie ? Il est indéniable qu’aucune pensée ne doit être censurée pour quelque raison que ce soit. Rejeter les insultes gratuites est une chose, refuser le débat constructif et instructif en est une autre à laquelle il ne faut pas céder. Or le débat est ici faussé puisqu’il se sert manifestement de la religion musulmane comme prétexte et porte sur des idées autres que celles mises en avant. En effet, après chaque polémique, ces médias qui défendent la liberté d’expression n’accordent régulièrement la parole qu’à ceux qu’ils considèrent comme étant les représentants principaux de l’opinion musulmane, à savoir les extrémistes et les terroristes (les dirigeants iraniens, les frères musulmans et les islamistes pakistanais). Sans doute parce que ces derniers alimentent, par leurs discours haineux, cette même polémique, tout en restant fidèles à l’image que l’Occident s’est construit du monde étiqueté « musulman ». En se servant de la religion comme paravent, ce comportement insolent et irresponsable des médias aboutit à une confusion entre religion et idéologie terroriste. 

Y a-t-il de la violence dans le Coran ? Oui. Et cela ne peut étonner que ceux qui veulent bien l’être. Tous les Livres saints reposent essentiellement sur deux procédés rhétoriques visant à susciter la convoitise et la terreur. Le Coran comme la Bible proposent un monde et une vie idéaux promis comme possibles à la condition de respecter des valeurs, des comportements et des rituels conseillés-ordonnés dans les mêmes Livres. A celui que les promesses ne convainquent pas est promis un châtiment exemplaire, dans l’au-delà et ici-bas. Pour ce qui est de l’au-delà, Dieu s’en charge. Pour ce qui est d’ici-bas, c’est le croyant qui devient la main de Dieu. Il est censé imposer la Parole à celui qui la refuse. Il n’y a donc pas d’ambiguïté. Cela explique l’appel-rejet (à) de la raison. Le Coran appelle à la fois l’homme à éprouver l’existence de Dieu et à ne pas en douter. Que fait la Bible en cette matière ? Idem.

Ce procédé rhétorique implique la possibilité de nombreuses lectures du Livre. En effet, le lecteur cherche moins Dieu que lui-même dans le Texte. De facto, il ne peut trouver que ce qu’il veut. L’un cherche l’espoir, l’amour et le partage. Il veut s’entendre dire : « Aimez-vous les uns les autres » et « Entraidez-vous dans l’accomplissement des bonnes oeuvres et de la piété… ». L’autre cherche des preuves de sa supériorité et/ou une justification à son désir de vengeance après avoir subi une humiliation car l’humiliation fait sauter toutes les barrières. Ce qui l’intéresse est de lire « œil pour œil » ou encore « combattez-les ». Le problème, avant d’être religieux, est personnel. En effet, nous cherchons tous à être. Lorsque le poids de la mort étouffe la vie, nous nous créons une nouvelle possibilité d’être. Elle se situe après l’impossibilité d’être dans l’ici, soit après la mort effective. Le plus dangereux, dans ce cas, est de penser que cette nouvelle possibilité d’être suppose la destruction de l’être-là. Alors, l’homme est objectivé, voire chosifié, avant d’être « sacrifié » comme le démontre explicitement le roman tragique de Yasmina Khadra L’Attentat. C’est le même procédé qui a fait le colonialisme, le nazisme et aujourd’hui l’islamisme. L’Algérie et les Juifs peuvent en témoigner. Pasolini en a fait l’idée principale de son chef-d’œuvre Salo ou les cent vingt journées de Sodome.

Il est certain qu’aujourd’hui ce sont les peuples dits « musulmans » qui souffrent le plus de l’islamisme. Soulever le « spectre » du terrorisme international nous fait oublier la réalité du terrorisme régional, nous privant d’une réaction salutaire pour toute l’humanité. Le plus dangereux de nos jours, c’est moins Al-Qaeda que la réémergence de l’islamisme en Algérie, le retour des Talibans en Afghanistan, la victoire des Tribunaux islamiques en Somalie ou encore le poids du Hezbollah et du Hamas au Liban et en Palestine. Nous remarquerons que tous ces extrémismes s’expliquent par l’humiliation subie sous les dictatures ou les attaques étrangères privant de nombreux peuples de leur liberté. «En face de ce monde-ci [l’islamisme], de cette logique qui fait couler le sang par passion, qui s’est arrogé le droit de détruire les hommes afin de sauver leur âme, il y a l’autre monde à la logique aussi implacable mais froide celle-là, tuant par algorithmes, par système binaire, par informatique pointilleuse. Le monde scindé en deux : l’exaltation meurtrière contre l’algèbre dévastatrice.[1] »

Revenons à l’islam. Les musulmans souffrent d’une autre violence, en l’occurrence l’impossibilité de se situer face à Dieu. Le Juif a créé Dieu, sans lui donner d’incarnation sinon un certain nombre de valeurs poussées à leur état absolu. Le Chrétien a tué ce même Dieu en faisant couler le sang de Jésus qui symbolise la rédemption de l’homme pardonné pour ses fautes passées et à venir. Il reste le sentiment de culpabilité, après le meurtre du « Fils », évincé par la Résurrection. Le musulman, lui, n’a pas créé Dieu, ne peut pas L’incarner et encore moins Le tuer. De ce fait, il est dans le non-lieu. Afin de dépasser cet état de crise, il confère au prophète une valeur divine. Après tout, il est la seule preuve réellement consistante de l’existence de Dieu. Si le prophète tombe, c’est tout le monde ambiant du croyant qui tombe. Ce serait alors l’anarchie, la fin des Temps.

Le meurtre de Dieu, comme Bien absolu, par le Chrétien ne L’a pas totalement effacé. Ce sont les Lumières qui s’en sont chargé en dénudant l’homme. Jung explique : « Le siècle des Lumières, qui a enlevé à la nature et aux institutions humaines leur caractère divin, a ignoré le dieu de la terreur qui demeure dans l’âme.[2] » Ce dernier dieu a pourtant voulu reconquérir le dieu du bien. C’est le commencement du fardeau de l’homme blanc, du colonialisme. Cela aboutit immanquablement à la persécution du peuple « élu », qui atteint son point culminant dans le Shoah que d’autres nomment, maladroitement, ce qui n’est pas moins significatif, « l’holocauste ».

Ainsi, les XIXe et XXe siècles mettent en place, en Europe, un nouveau procédé pour définir l’identité et pour un meilleur attachement à soi. La définition du Moi passe nécessairement par la réification d’Autrui. L’échec de la pensée raciste qui fondait cette réification nous détourne vers d’autres motifs, tout aussi infondés, notamment les religions. Du coup, on oppose le modèle démocratique de l’Occident à l’absence de modèle dans les pays « musulmans », oubliant que la laïcité, constitutionnalisée au XXe siècle en France, est une tradition multimillénaire en Afrique du Nord où elle se poursuit surtout dans les villages berbères.

L’enjeu du débat tel qu’il est lancé aujourd’hui n’est pas la connaissance de l’islam. Le monde occidental s’entête dans sa soif de pouvoir ; les extrémistes islamistes ne cherchent rien d’autre que le martyre. En fait, le premier sert le second ; le second a besoin du premier. Les victimes dans tout ce jeu malsain sont les Algériens, les Palestiniens, les Irakiens, les Libanais, les Afghans… Et c’est à eux qu’on demande de monter au front contre les islamistes, en les condamnant, en les combattant. On leur demande même de justifier leur foi et de se démarquer ouvertement de la violence d’une minorité de fous de Dieu après chaque attentat ou polémique comme s’ils étaient coupables. A-t-on entendu un seul catholique de France condamné l’usage de la religion chrétienne par l’extrême droite ? 

L’Occident, qui prétend qu’il est « difficile de critiquer l’islam », a plusieurs siècles de retard dans le débat sur cette religion par rapport au Moyen-Orient et à l’Afrique du Nord. S’il veut rattraper le temps perdu, ce sera en marquant sa volonté de connaître et de comprendre et non pas de mépriser. Dans le fond, tous les hommes cherchent ou ont déjà cherché Dieu. S’Il est quelque part, s’Il n’est pas une mystification de l’homme par l’homme, ce n’est pas en nous détruisant qu’on Le trouvera. En attendant Sa rencontre, donnons-nous le temps de vivre et que chacun s’occupe de ce qu’il maîtrise le mieux dans le seul but de servir, comme par exemple, les journalistes, prisonniers du monisme, d’être des courroies de transmission de l’information et non pas des donneurs de leçons ou des juges.


[1] Tahar Djaout, Le Dernier été de la raison, Édition du Seuil, Paris, 1999, p. 97.

[2] C.G. Jung, L’Âme et la vie, trad. Roland Cahen et Yves Le Lay, Paris, Livre de Poches, Buchet/Chastel, 1963, p. 366.

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