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Leïla Sebbar

Leïla Sebbar, La Seine était rouge

Des mots pour l’indicible ou la littérature du silence

par Sandrine Meslet

Paris,octobre 1961[1]. Au-delà de l’importance de l’événement historique, celui du 17 octobre 1961, délibérément ignoré et passé sous silence par l’Histoire, la littérature reprend le fil et mène sa propre enquête. Car ce silence a une date, ce silence a un lieu, qui se confond avec la honte et le mépris. « Parler des silences » c’est à travers ce curieux paradoxe que présente l’écriture de Leïla Sebbar, que nous tenterons d’envisager son roman Le Seine était rouge

Le roman illustre en partie, le silence des acteurs de l’événement, mais aussi celui des témoins et des bourreaux. Par le choix d’une technique empruntée au documentaire, Sebbar découd et recoud le fil fragile de l’événement à travers les regards croisés de ses personnages. Leur rendre voix et mémoire revient à mettre à jour le refoulement initial, et à envisager le documentaire du jeune Louis sous un angle cathartique. En effet, son personnage se heurte ainsi à l’incompréhension de sa mère : « Quelle vérité ? Tu sais la vérité….C’est difficile… […] Tu as vraiment besoin de faire ce film ? C’est pas ton histoire…[2] », mais les personnages témoignent également de leur oubli volontaire, à l’image de Mourad devant Amel et Omer qui dit : « J’ai oublié, au cours des années. Il faut travailler, on travaille, on oublie[3] ».

Image AFP. Le bilan des répressions du 17 octobre 1961 est estimé à 200 morts. La France rejette le terme de « massacre » qui désigne communément cet événement tragique.

Ces trois jeunes gens vont ainsi permettre à la parole de prendre forme, il y a Amel qui cherche à découvrir ce que sa mère et sa grand-mère lui cachent, Louis le cinéaste par qui le témoignage arrive, et enfin Omer, réfugié politique, qui dépasse le cadre de l’événement pour évoquer l’histoire algérienne actuelle.

Partant de cet immense chaos du silence, le personnage Amel se lance sur les traces de l’événement caché que personne ne semble en mesure de lui révéler, et se voit contrainte de construire sa propre mémoire. Au sein de ce roman familial, « celle qui sait » est aussi celle qui ne doit pas savoir, le discours de la grand-mère évoque ainsi l’impossible transmission « Jamais de la vie, ma fille, jamais je ne te punirai pas parce que tu n’as pas réussi à parler la langue des Ancêtres, tu as essayé, j’ai essayé avec toi, tu n’as pas dit non, mais tu n’as pas parlé l’arabe…. Tu es une fille savante, ma fille, je ne vais pas te punir parce que tu es savante[4] ». La confidence est sans aucun doute une affaire de personne, Amel n’est pas en mesure de recueillir la confidence de sa mère et encore moins celle de sa grand-mère, une sorte d’abîme culturel empêche une transmission directe. De plus, la confidence doit se faire témoignage et éclater en dehors de la cellule familiale, il n’est pas seulement question d’une histoire familiale, mais bien d’une histoire nationale.

Nous suivons donc parallèlement, le déroulement du documentaire et le parcours d’Amel à travers Paris dans les lieux qui ont marqué la journée du 17octobre 1961. Chaque étape de la marche d’Amel et d’Omar est relayée par le témoignage de la mère. Il semble que l’héroïne soit littéralement accompagnée par la parole de sa mère, semblable à une litanie, dont elle s’est imprégnée pendant le visionnage du documentaire. Et, comme le suggèrera Omer, ce témoignage devient sa vérité « […] c’est ta vérité maintenant le film de Louis[5] ». Le témoignage massif de la mère permet au lecteur de suivre le déroulement des événements, il lui faut comprendre comment la marche familiale et pacifiste se change en marche funèbre.

Ce que rapportent les témoignages, c’est avant tout l’existence du racisme, du vécu quotidien de ce racisme, qui conduit à la haine et au massacre « Même la Seine, elle en voulait pas des Algériens[6] ». Le roman installe le climat qui prélude aux violences, l’intolérance et le mépris envers les algériens français, et surtout le blocage psychologique cristallisé autour de la guerre d’Algérie[7]. Il y a rencontre de deux conceptions d’une même histoire, dramatiquement incompatibles ; deux sociétés semblent ainsi se faire face, l’une rendant compte de mutations et l’autre s’y opposant farouchement, sauvagement. Pourtant, Sebbar ne se contente pas de la surface, elle montre aussi les violences à l’intérieur des mouvements indépendantistes algériens, et les différentes prises de position de la communauté algérienne de France. Le roman ne se contente pas d’évoquer le silence du témoignage, il se concentre également sur la complexité épistémologique de l’événement, lequel semble conduire à la tragédie algérienne.

Toute parole est pudique, le sens du témoignage ne se fait jamais sous l’angle de la revendication, il constate l’horreur. Ainsi, le silence des tortures et des disparitions n’est jamais évoqué, car le silence laisse place aux images et aux actes barbares qu’énonce la parole. L’ellipse est souvent privilégiée par l’écrivain pour révéler et insister sur les manquements de la parole, les témoins suspendent et dévient le cours du récit. Ils illustrent l’impossible confidence de la souffrance. Le texte se confond alors avec l’apprentissage d’une parole libérée, que deux épitaphes en lettres de sang viennent placarder sur les murs de France :

« 1954-1962 DANS CETTE PRISON FURENT GUILLOTINÉS DES RÉSISTANTS ALGÉRIENS QUI SE DRESSÈRENT CONTRE L’OCCUPANT FRANÇAIS[8] »

« ICI DES ALGÉRIENS ONT ÉTÉ MATRAQUÉS SAUVAGEMENT PAR LA POLICE DU PRÉFET PAPON LE 17 OCTOBRE 1961[9] ».


[1] La Seine était rouge, Paris, octobre 1961, édition Thierry Magnier, 2003 [1999], 125 p.

[2] Ibid, p. 26

[3] Ibid, p. 93

[4] Ibid, p. 16

[5] Ibid, p. 64

[6] Ibid, p. 59

[7] Notons ici que le fait même d’avoir donné, par euphémisme, le nom d’ « événement » à ce qu’il faut bien appeler une guerre, en illustre toute la complexité.

[8] La Seine était rouge, Paris, Octobre 1961, op. cit., p. 29

[9] Ibid., p. 81

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