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Chronique/actualité, Littérature de l'urgence

L’écrivain face à la guerre. Témoignages de Beyrouth à Haïfa

Les écrivains dans la presse face à la guerre 

par Lama Serhan

Dans un article que Toni MORRISON accorde à « Télérama » (daté du 28 octobre au 3 novembre), elle propose une explication de sa notion d’écrivain « Je ne pense pas que Shakespeare, Chaucer ou Diderot écrivaient en faisant abstraction du monde dans lequel ils évoluaient. Les écrivains sont engagés dans le monde, ils y vivent et y participent[1] ». 

Wajdi Mouawad

Cette idée, d’une évidence absolue, résonne comme un écho aux multiples prises de positions de nombreux écrivains. Nous avons en mémoire, Malraux, Hugo ou encore Camus. Ces écrivains font aujourd’hui partie de notre patrimoine, de notre imaginaire collectif. Même si, de nos jours, la voix des intellectuels a perdu de sa force, de sa dimension prophétique, il existe encore et toujours des voix discordantes, des paroles fusent contre ce qui mène l’homme hors de sa liberté. Nous voulons établir ici la perspective d’un écrivain non enfermé dans sa bibliothèque, coupé du monde, mais d’un individu rempli des mots maux du monde.

Quand le monde dans lequel l’écrivain se trouve présente des horreurs qui ne méritent de réponse que la dénonciation simultanée, celui-ci se tourne vers un media qui permet d’étendre sa voix même dans des foyers où le roman, l’essai, le théâtre n’ont pas véritablement de place. Nous voulons parler de la presse. Le journal dans son rapport quotidien à l’individu, prévaut pour la prise de parole instantanée. Quand le temps manque, quand les mots jetés sur un papier ne peuvent passer par un personnage de fiction, l’écrivain devient journaliste. Il ne se cache plus derrière le prisme de l’invention. Il y a urgence à dire. La parole dite est alors sous le sceau de l’identité de l’auteur.

Faire face à l’Histoire en dehors des faits informatifs mais dans la prégnance individuelle a été la ligne directrice du numéro du Courrier International du mois d’août, « Ecrivains en guerre ». Devant l’incroyable rapidité avec laquelle les événements se sont enchaînés au Moyen-Orient, plusieurs intellectuels comme Adonis, Abbas Baydoun, Edna Caló Livné, David Grossman, Etgar Keret, Lina Khoury, Sami Michael, Wajdi Mouawad, Zafer Senocak, Avraham B. Yehoshua, se sont mis à écrire non pas des textes de dénonciation mais plutôt le récit de leurs incompréhensions qui, par ailleurs, semblent communes. Ils viennent de Beyrouth, Haïfa, Damas ; ils sont Israéliens, juifs, Libanais, arabes….

Nous ne manquerons pas de constater dans notre étude que sous la plume journalistique le trait d’auteur se devine. Ainsi nous établirons le passage infime qui s’établit entre les deux postures, celle de l’individu et celle de l’écrivain.

Tout d’abord Wajdi Mouawad se peint comme à la recherche d’un moyen de se délivrer, l’écriture comme catharsis :

Ne pas croire ceux qui disent qu’il n’y a pas assez de mots pour dire, au contraire, s’entêter. Quand on n’a plus rien, il nous reste encore des mots ; si on commence à dire qu’il n’y a plus de mots, alors vraiment tout est perdu. (…) Chercher des mots. Non pas pour apaiser, non pas pour consoler. Non pas pour dire la situation de tout cela, non pas pour parler politique. Surtout pour ne pas parler politique. Au contraire, utiliser une langue incompréhensible à la politique. (…) Je voudrais déterrer les mots à défaut de ressusciter les morts. 

Puis se décline l’image symbolique du « comme un couteau planté dans la gorge » qui devient la ligne directrice de son article. Ce qui est intéressant est le fait que cette phrase est elle-même un leitmotiv dans l’ensemble de son œuvre. Il retranscrit ainsi dans l’urgence de parole le douloureux tableau répétitif de son écriture.

Edna Caló Livné

Lina Khoury

 De cette guerre aux relents de tragédie antique, le Courrier International présente les regards croisés de deux dramaturges, habitant de chaque côté de la frontière : Lina Khoury, jeune auteure libanaise résidant à Beyrouth, et Edna Caló Livné, auteure israélienne résidant à Haïfa. Cet exercice d’écriture est un journal tenu sur quelques jours (du 16 juillet au 24 juillet). L’intérêt est dans la dimension de relation commune. Ces deux femmes semblent vivre les mêmes sentiments dans le même conflit, sœurs de guerre. L’une est mère, l’autre est une jeune femme qui ne pensait plus voir des images appartenant à son enfance. L’une pense à son fils réserviste, l’autre se réfugie dans les bras de son père. Images de famille déchirée, de rêves fracturés, de quotidiens ébranlés. Pour Lina Khoury « Beyrouth meurt une seconde fois » et pour Edna Caló Livné c’est « Une guerre qui n’en finit pas ». Même douleur, même parole mais des deux côtés de la frontière. Sur la même page figure ces deux aspects, la réunion de ses deux destins se trouve ainsi mise sans frontières de pagination.

Nous ne développons que sur ces quatre auteurs puisque les paroles des autres reprennent inlassablement les mêmes images, les mêmes craintes, les mêmes observations. Nous citerons partiellement les autres. Ainsi le poète Adonis, d’origine syrienne, se désole de voir « Que le Liban vienne à être détruit, et toute la région se verra privée de cette particularité, modèle de solution humaine, et se retrouvera victime dans son ensemble d’une régression qui la rejettera trois mille ans en arrière ». Etgar Keret, écrivain israélien, garde la même ironie de parole que celle qui le rend attrayant dans ses romans dans son article « Enfin une bonne vieille guerre ! ». Abbas Baydoun, écrivain libanais, revient, dans son article « Pourquoi mon pays est en ruine », sur l’idée d’Adonis, d’un Liban comme exemple démocratique pour le reste du Moyen-Orient. David Grossman, écrivain israélien, exprime la nécessité de revenir aux origines du conflit, la Palestine. « D’abord, négocions avec le Hamas. » Enfin Avraham B. Yehoshua dans une interview qu’il accorde à un quotidien allemand Frankfurter Rundschau, dévoile ses appréhensions sur une guerre « injustifiable ».

Le conflit qui éclata au Liban en 1975 et qui dura plus de 25 ans fut le premier à avoir été massivement médiatisé. Les journalistes de guerre apparaissaient camera sur épaule au milieu des champs de bataille. Cette infiltration dans le quotidien guerrier d’un pays qui ne connaît que 4 millions d’habitants démontre pourquoi le Courrier International s’est lancé dans la mise en place d’un numéro d’été consacré spécifiquement à cette région du monde. Le point novateur de cette mise en lumière est d’avoir justement communiquer ses points de vue à travers les yeux des écrivains.

[1] Page 24 du numéro 2428 de Télérama.

[2] Page 8 du numéro 822-823-824 du Courrier International, 3 au 23 août 2006. Toutes les citations suivantes sont tirées de ce numéro.

Sami Michael, écrivain juif d’origine irakienne, exprime son point de vue sur le conflit qu’il voit de « la fenêtre nord de son appartement qui donne sur les hauteurs du Mont Carmel, à Haïfa ». « D’après mon expérience personnelle, la guerre m’apparaît comme une forme de maladie qui atteint tant l’âme que le corps et qui déforme atrocement l’apparence des gens. (…) Et, comme d’habitude, comme lors de la plupart des catastrophes, la plaie de la guerre s’est abattue sur la région toute entière et a semé la mort. [2] » Sorte d’obsession, la guerre revient dans ses écrits comme un fléau, comme un rappel du Jugement Dernier, métaphore totalement adaptée à cette région du monde de laquelle sont nées les religions monothéistes. Le titre de son dernier roman reprend par ailleurs cette image bien symbolique Une trompette dans le Wadi (éditions Calmann-Lévy, janvier 2006).

Ecrivain au regard toujours tourné vers ce pays voisin, presque frère, mais pour lequel il sent une attitude de Caïn ou de Abel, d’où le titre de son article « La cruauté d’un conflit fratricide ».

Wajdi Mouawad, dramaturge québécois d’origine libanaise, nous offre quant à lui un article, « La courbature ». Il y exhibe non seulement un portrait de l’écrivain pris par les mots qu’une esthétique sortie tout droit de son imaginaire scriptural.

 

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