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Musique et spectacle vivant

Chanson kabyle et langue française

La langue française dans la chanson kabyle

par Ali Chibani

La présence de la langue française dans la chanson kabyle a d’abord servi pour certains chanteurs satiristes dans l’objectif de dénoncer l’imitation des comportements français par les Algériens au lendemain de l’indépendance de l’Algérie. Mais, elle a rapidement pris la place d’un signe dont le sens est extra-diégétique.  

Chez le poète Slimane Azem (1918-1983), la langue française est le signe de la déchirure. Ce chanteur, forcé à l’exil par les autorités algériennes, n’a jamais accepté d’être séparé de sa région natale. Dans Madame, encore à boire, le locuteur s’adresse à une serveuse française à qui il explique les raisons qui l’ont poussé, pour la première fois, à l’ivresse. Il alterne la langue kabyle et la langue française.

En réalité, dans la langue du pays d’accueil, il ne dit rien qui puisse découvrir son mal. Est ainsi mis en lumière le mal-être des premiers immigrés algériens pour qui le secret du groupe originel est sacré et ne se divulgue pas au premier venu. De facto, l’hôte se retrouve dans la position d’un étranger, c’est-à-dire de celui qui cherche ses repères dans un nouvel espace-temps, faisant ainsi l’expérience de l’immigration malgré lui, donc de l’exil, car il n’est pire exilé que l’exilé du sens. Slimane Azem met en scène ces Algériens analphabètes qui ont besoin d’aide pour la lecture de leurs lettres, des lettres qui ne rapportent qu’une seule demande : « envoie-nous de l’argent ». « Algérie, mon beau pays » reste l’un des plus beaux poèmes de Slimane Azem. Poème nostalgique se souvenant dans le même geste de découverte pour autrui de l’espace quitté. Ce poème prend deux sens selon l’auditeur. Pour l’Algérien, il s’agit de l’expression exacerbée d’un état de crise et d’angoisse face à l’avenir incertain, et d’un désir de retour à un passé plein. Pour l’auditeur français, la chanson fait voyager. Le poète entend par la même occasion qu’en réalité, l’Algérie est, à sa manière, un pays riche, ce qui implique une réflexion sur ce qui pousse tant d’hommes à quitter leur terre pour une autre où ils ne gagneront que mépris. En s’adressant à sa mère l’Algérie en français, Azem signe l’impossibilité de dépasser la rupture produite dans le Moi par l’exil. Malgré sa parfaite maîtrise de la langue française, ce qui était rare pour les hommes de sa génération, celui qui était considéré comme le La Fontaine kabyle pour ses fables crie que le lien ombilical n’est toujours pas coupé ; qu’il ne peut être rompu sans le consentement des deux côtés liés, ni par la dictature, ni par une autre société aussi attirante soit-elle. C’est d’ailleurs le cri de détresse qui prime dans ce chant : « Quand je chante ce poème/Je retrouve tout mon espoir[1] ». Ainsi, son public a exigé de lui une autre version dans sa langue maternelle. Ce qui fut fait comme pour se réchauffer avec ses larmes avant de les sécher. « La carte de résidence » est une adresse au peuple français. Le poète expose les injustices subies par les siens, se faisant la voix des immigrés : « Le travail quand il est dur/ C’est pour l’émigré bien sûr ». L’œuvre se transforme en mémoire historique : « Mesdames Mesdemoiselles Messieurs/ Si je dois vous dire adieu/ Sachez bien que mes aïeux/ Ont combattu pour la France/ Bien avant la résidence[2] »

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« Le chant kabyle, c’est le chant de la résistance. » C’est dans ces termes que Matoub Lounès (1956-1998) présentait sa chanson sur TF1 après sa libération par les islamistes, en 1994. Pour résister, « le Rebel » a compris qu’il était nécessaire de gagner, au-delà de la Kabylie, l’ensemble de la population algérienne à la cause de la Révolution. C’est pour cela qu’il lui recourt à des « lettres » en français. En effet, il lui était inconcevable de s’adresser à la population arabophone en arabe. Un tel geste aurait été considéré par l’Etat algérien comme un recul sur la défense de la langue Tamazight et tout le combat identitaire. Seule solution : la langue française qui est le « butin de guerre » de tous les Algériens, pour reprendre l’expression de Kateb Yacine. Un grand nombre de ses albums portent un titre en français : Hymne à Boudiaf, Regard sur l’histoire d’un pays damné, ouvert par une lettre de Laurence Bourdil-Amrouche, fille de Taos Amrouche ou encore La Sœur musulmane.

Un des chants de Matoub s’intitule À mes frères : « À mes frères ! À l’Algérie entière ! Des montagnes du Djurdjura jusqu’au fin fond du désert, montrons notre courroux. Montrons que nous nous aimons, mais sans porter atteinte aux consciences… Mais porter un coup fatal, décisif, à ces soi-disant opposants ; à ces fainéants de la Nation qui se pavanent dans les salons de l’Occident et qui nous embourbent de boue et de désillusion. Et à ces gens sans entente qui sèment le trouble et la honte sur cette terre prospère, très chère, où beaucoup de mère ont souffert./ Qu’ils se taisent ! Qu’ils se taisent ! Mais qu’ils se taisent.[3] » La langue française devient ainsi le signe rassembleur un peuple divisé, le signe en mesure de susciter le signe commun à l’ensemble de la société pour briser le signe dictatorial.

Pour le même chanteur, il est aussi important d’imposer son verbe au « Pouvoir algérien », de ne pas lui laisser l’occasion de brandir l’incompréhension de la langue kabyle pour fuir ses responsabilités ou encore pour faire semblant de ne pas avoir entendu la menace populaire : « Monsieur le président,/ C’est avec un cœur lourd que je m’adresse à vous. Ces quelques phrases étancheront peut-être la soif de certains individus opprimés. Je m’adresse à vous avec une langue empruntée, pour vous dire, simplement, que l’État n’a jamais été la patrie.[4] » Il est donc davantage question d’emprunt et non de dissolution, manière d’affirmer que le colonialisme est bel et bien fini et qu’aujourd’hui les Algériens sont face à une nouvelle forme de colonialisme. Et pour vaincre, toutes les langues sont bonnes.


[1] Voir trad. Youcef Nacib, Slimane Azem, le poète, Alger, éd. Zyriab, coll. Awal abadni, 2001, p. 81.

[2] Ibid., p. 684.

[3] Voir trad. Yalla Seddiki, Lounès Matoub, « Mon nom est combat », chants amazighs d’Algérie, Paris, La Découverte, 2003, p. 87.

[4] Ibid., p. 68. Texte écrit en prison par le militant berbère Mohamed Haroun.

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