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Chronique/actualité

« Je à mourir »

« Je » à mourir [1]

par Ali Chibani

Il est communément admis en Europe que l’Afrique est un monde collectiviste où le « je » étouffe. Nul ne peut exister singulièrement pour lui-même. Un modèle est toujours imposé à l’individu. Ou il le suit, ou il meurt. Marche avec nous ou crève (au propre et au figuré) ! Le « je » est dans ce cas-là un arbre dans une forêt touffue à tel point que les arbres se soutiennent les uns les autres, comme diraient les exotiques, ou s’empêchent de vivre.

Mais quel modèle propose donc « l’Occident » ? Là, pour penser que le « je » n’étouffe pas, il faut être mégalomane. Existe-t-il vraiment ? Et si oui, respire-t-il ? Si vous faites une nouvelle rencontre en Afrique, la première question qui vous est posée est : « vous appartenez à qui ? ». En Europe, on s’interroge sur « ce que vous faites ». En d’autres termes sur vos performances. Car là, la personnalité s’établit après-coup. Faites, produisez et l’on vous dira, selon les résultats, ce que vous êtes. En Afrique ce sera : « Dis-moi qui tu fréquentes, je te dirai qui tu es ». En Europe, aujourd’hui il faut dire : « Dis-moi tes chiffres, je te dirai ce que tu vaux ».

Toute individualité est dotée d’une personnalité. Mais il est impossible de l’étoffer si en face il n’y a pas le choix des miroirs. Il y a si peu d’images préfabriquées à « mimer » pour avoir l’assentiment du groupe et se sentir exister. Et le peu qui existe est dépassé et dangereusement maintenu, même de manière restreinte et restrictive, ne rassurant en rien. Nous y reviendrons. Là, l’individu est nu. Il est un arbre planté dans le désert qui attend ses premiers fruits pour savoir s’il est un olivier ou un cerisier. Mais, dans le désert, le printemps n’existe pas. Les oliviers et les cerisiers ne survivent pas au despotisme du sable et de la canicule. Faut-il être un arbre dans une forêt touffue ou dans le désert ?

La question est de taille pour nous les Africains qui suffoquons de courir derrière le « Blanc ». Nous perdons notre âme en même temps que notre souffle. Nous nous soucions du pétrole et des diamants pillés et nous oublions le burnous et le boubou, définitivement chassés par les jeans et les « costards ». La question est de taille parce que, de nos jours, ceux des Africains qui se déclarent libérés sont, en fait, des aliénés. « Je me suis sauvé grâce à la France », crient certains d’entre eux. Cette France qui ne nous demande que de marcher au pas, de lui déclamer matin et soir notre fascination pour sa « supériorité » afin de maintenir sa fascination pour notre « infériorité » et nos efforts pour la rattraper. Kateb Yacine, Mouloud Mammeri, Rachid Boudjedra, Tahar Djaout, tous l’ont affirmé : notre rôle aujourd’hui dans l’Histoire est de donner le change, de pleurnicher sur notre sort pour que l’Occident se dise vainqueur et oublie l’indépendance de l’Algérie ; notre rôle est de nous battre pour nuire à une pensée ouvertement raciste, meurtrière, qui a osé prétendre féconder le monde. Nos chers libérés ont en réalité vomi leur être pour se remplir d’air. Elle est belle la libération !

La question est de taille car ceux qui se sont essayés à la mimésis du Grand Occident et qui ont reconnu leur échec sont tombés dans une autre forme d’aliénation, celle que Mammeri nomme « la ghettoïsation », dans un mimétisme non réfléchi des « ancêtres » la plupart du temps mythique pour nous rassurer en attendant d’émerger et de voir le soleil. Nous n’avons pour vivre que les catacombes. Lorsqu’on relève la tête pour en sortir, les catafalques ont déjà été disposés par les officiels de partout : afin de faire croire que l’on prend soin de nos cadavres alors qu’en réalité, c’est la fosse commune qui nous attend.

Surtout, la question est de taille parce que l’Occident impérialiste a tué, sans espoir d’appel, tous nos dieux et nous a imposé son Dieu, l’irréfragable, le colérique, et son Fils qui a versé son sang pour nous qui n’avions jamais rien demandé. Peu importe notre avis, nous devons faire amende honorable, nous plier, nous fondre dans sa « logique », nous laisser assimiler. Alors nous sommes écartelés entre un Dieu d’Orient et un Dieu d’Occident qui se disputent nos chairs et nos langues. N’est-ce pas la France, et cela continue encore, qui a réduit les nord-africains à une identité religieuse en les regroupant sous le terme de « musulmans » (sans langue, sans terre, sans histoire) ?

Une fois mangés, une fois disparus, les monticules des tombes de nos dieux dans la terre, effacés par le temps qui ne pardonne pas, voilà l’Occidental qui arrive avec son gros drapeau de civilisé civilisant pour nous dire que notre nouveau Dieu – nous avons fini par nous rendre – est archaïque, dépassé et que maintenant il faut Le tuer. Depuis toujours, les grands du Nord ont voulu être eux-mêmes des dieux. Aujourd’hui, pour nous, il est en effet le « dieu des couleurs ». Nous voyons tout par son œil bienveillant. Nous sommes des gens de couleur comme si le blanc n’en était pas une. Les Amazighs doivent se nommer Berbères, c’est-à-dire « étrangers » y compris entre eux. L’Occident, c’est l’Amérique et l’Europe de l’ouest comme si le terme d’Occident était réservé à l’hémisphère nord de la planète. Ainsi le Maghreb (Occident en arabe), pour l’inclure dans un Monde arabe fantôme (qui l’a inventé celui-là ?), signifie-t-il « Orient » en occidental ! Le Sud ne dort pas ; au Sud, le soleil ne se couche jamais et s’il le faisait, c’est qu’on ne l’a jamais vu. Et comment le voir ? La lumière des canons et des balles maintient le jour même hors de son enclos. Ici, le temps est Un. Nous l’avons accepté comme notre destin. Nous sommes tous des morts aux yeux ouverts.

Car après tout, à nous, le nouveau dieu ne laisse que le choix des armes. Des plus efficaces, quand nous nous entretuons. Des plus archaïques, quand la guerre se fait contre lui. Il y a déséquilibre : un temps arrêté se bat contre un autre qui s’est affolé. Déséquilibre que nous avons fini par accepter bien qu’il soit mortel. Ce que les fusils, les écoles, les génocides n’ont pas achevé, n’ont pas fait admettre, le nucléaire, le capitalisme et le rêve distillé à coups d’images l’ont fait. C’est au XXIème siècle, à l’heure où les peuples sont dits « libérés », que la supériorité de la race est admise… même en Afrique[2].

Mais il faut survivre. Du coup, on s’entredéchire, c’est à qui ressemblera le plus aux autres, aux plus grands et aux plus beaux. La course est lancée. Si un « je » n’est pas entré dans la course, il veut toujours survivre. Or pour ne pas mourir, il faut rejoindre le groupe. C’est là la logique qui nous assimile. Nous avons fini par confier notre sort au syllogisme. C’est tout cela le rapport, à la fois vital et castrateur, du « je » et du « nous » en Afrique. Ce rapport n’existe pas en « Occident ». Il n’existera pas. L’Occidental a oublié qu’il est mortel. A l’extrême inverse, l’Africain a oublié qu’il est vivant.

Entre Occidentaux – nous n’avons pas le choix des mots –, plus particulièrement en France, que se passe-t-il ? La personnalité est définie par une appartenance socio-économique et non généalogique ou spatiale. Et là, le « nous » est une brute qui, faute de « je », cherche à déchiqueter le « vous ». Ainsi, un bourgeois doit rester fidèle à une image qui date du XIXème siècle : il doit être raffiné, intellectuel et silencieux. Le pauvre, aujourd’hui on parle de « gens des banlieues » ou du peuple, est violent, sale et ignare. Et le malheur est que chacun de ces groupes accepte son étiquette et assume son image qu’il entend perpétuer. Les premiers affirment leur existence dans une forme d’enfermement sectaire, les autres par un viol perpétuel de l’espace de l’autre. Le premier n’osera même pas se balader dans la forêt du second ; le second ne peut passer sans déchiqueter la soie du premier. Et gare à celui qui enfreindra la règle pour s’affirmer ! L’iconoclaste, qui est pourtant notre espoir à tous pour un monde plus juste, est isolé par les deux groupes. Il est voué à la mort.

Chaque groupe se plaindra par la suite de son image. Pourquoi les médias viennent en banlieue uniquement quand il y a quelque chose de mauvais qui se passe ? Si la caméra ou une plume intelligente[3], ce qui est infiniment rare, décide d’y aller par curiosité sans définir au préalable les images et les récits qu’elle ramènera, alors, le groupe se constituera fidèlement à l’image qu’on lui a attribuée : « Ainsi, ils parleront de “nous” ! ». Les « raffinés » iront exprimer leur « populisme » – ils appartiennent à une caste sacrée et non au peuple : « Ainsi, on nous entendra ! ». Qui est ce « ils » ? Qui est ce « on » ? Le « nous » et le « vous » qui ne veulent pas, ne peuvent pas s’allier. Car, ici, le groupe – le « je » est un non-lieu et l’image la commandant est définitivement figée – s’affirme par rapport à l’autre, un rapport fondé sur la distance, sur la menace et le massacre.

Cela ne dure que depuis plusieurs siècles ! Demain, un autre jour se lèvera. Il faut juste que cesse la folie du temps pour le reconnaître. 


[1] A l’origine de cette réflexion, ce qui veut dire qu’elle ne s’y rapporte dans son ensemble : un entretien accordé par l’écrivain algérien Mohamed Kacimi au journal Libération. Il y a livré une pensée juste, fondée sur l’islam, mais partiale et partielle à notre goût car limitant l’identité de l’Afrique du Nord à une identité purement religieuse à laquelle il oppose une identité occidentale libératrice purement artistique.

 

[2] Jusqu’aux années 2000, les parents berbérophones, notamment en Algérie, pour échapper à la liste de prénoms arabes imposées par l’Etat afin d’effacer les prénoms amazighs donnaient à leurs enfants des prénoms européens, surtout quand ces enfants sont des filles, pratique – la limitation du phénomène aux filles – induite par la religion musulmane, car les garçons, les seuls à avoir une ascendance et qui auront une descendance, doivent perpétuer les prénoms, fussent-ils d’origine arabe, du grand-père, de l’arrière grand-père… Aujourd’hui ce phénomène se généralise mais par fascination. Ainsi, en Algérie par exemple, de nombreux enfants portent les prénoms des stars du cinéma américain, et parfois, comble de tragédie pour les nouveaux nés, des gagnants de la Star’académy (ce n’est pas une blague). Récemment, on m’a rapporté que le même phénomène se produit au Sénégal où aux prénoms africains ou arabes adaptés, sont accolés à des prénoms européens. Ainsi peut-on avoir des Jean-Amadou ou encore Jacqueline-Fatoumata !

[3] Les médias français sont toujours fidèles aux attentes réelles ou présumées de leur(s) public(s) servi(s) sur commande. Une fois le drame passé et mal présenté, ce qui a parfois des résultats très dommageables pour tous, ils organisent des tables rondes afin de réfléchir, disent-ils, et de faire leur méa-culpa. Les consciences apaisées, les mêmes comportements reviennent. Justement, Boudjedra, dans FIS de la haine, explique bien comme les médias français ont donné au Front islamique du salut la valeur d’un réel parti politique, ce qu’il n’a jamais été, l’aidant ainsi à asseoir une forme de légitimité auprès du peuple algérien dont les paraboles ont remplacé la gégène coloniale. Tout le monde sait que ces mêmes médias ont participé à propulser le FN, en 2002, au second tour des élections. Cela n’empêche pas la réalisation des mêmes erreurs. Ainsi, une chaîne de télévision publique a récemment commandé un sondage sur les priorités des Français pour les prochaines présidentielles. L’insécurité est arrivée en quatrième position, juste avant l’immigration. Le débat a tourné pendant plus d’une heure et quart sur l’immigration et moins de trois quarts d’heure sur les autres sujets tels que l’emploi et le pouvoir d’achat. Ainsi, ces médias et tous les intellectualistes et les chercheurs officiels, heureux d’avoir un micro sur lequel cracher pendant des heures faute d’une bonne oreille qui les écoute, limitent les victimes d’une extrême droite au pouvoir aux pauvres et dangereux immigrés, comme si les nationaux pouvaient gagner à élire un parti dont le seul programme est celui de la haine d’autrui.

 

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